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23 juillet 2013 2 23 /07 /juillet /2013 17:16

 A Company Man, Lim Sang-yoon, 2012

A Company Man affiche

 

D’après l’INSEE, l’entreprise est une « unité économique, juridiquement autonome dont la fonction principale est de produire des biens ou des services pour le marché. »

 

Autrement dit, d’après economie.gouv.fr : « il y a entreprise dès que des personnes mobilisent leur talent et leur énergie, rassemblent des moyens matériels et de l’argent pour apporter un produit ou un service à des clients.

 

En tant que consommateurs, nous nous appuyons à chaque pas sur ces organisations qui nous nourrissent, nous vêtissent, nous transportent, nous divertissent, nous maintiennent en bonne santé, nous fournissent les moyens de communication, les équipements et l’énergie dont nous avons besoin.

 

En tant qu’employés ou entrepreneurs, nous trouvons dans l’entreprise l’un de nos principaux champs d’expression. Nous y investissons une grande part de notre temps, de notre énergie et de notre créativité. Nous y développons nos compétences et y affirmons notre personnalité. »

 

 

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Dans cette société, nous avons tous un rôle à jouer. Et celui de Hyung-do (So Ji-sub) est bien simple. Il consiste à éliminer physiquement des personnes. Sa boîte mobilise le talent et l’énergie d’employés, rassemble des moyens matériels et de l’argent pour apporter un service à des clients. En tant que consommateurs, vous payez pour exécuter un individu. Hyung-do et ses collègues exécutent le contrat. Voilà ce qu’est A Company Man. Voyez-vous ces tours de verre, de béton et d’acier ? Un peu comme celles de La Défense (92i roh). Dans l’une de ces tours, dans l’un de ces étages est installée une société dont le meurtre est leur affaire. Une société avec sa culture d’entreprise. On y traite du marché, de son standard d’efficacité, comme des problèmes de personnel. Le traitement des abandons de poste ou de démission est quelque peu différent de ce qui se pratique dans d’autres secteurs d’activité. Il en va de même du licenciement ou d’une fin de contrat à durée déterminée. On n’échappe donc pas à la politique d’entreprise et du stress attrait au travail. En somme, Bienvenue dans votre quotidien où vous investissez une grande part de votre temps, de votre énergie et de votre créativité… et en pleine période charnière de la société sud-coréenne et sa génération de jeune précaire dites des « six cent euros », nous ne sommes jamais bien loin d’un regard porté à tendance cynique. Un personnage principal qui trouve à s’employer dans une entreprise qui liquide des personnes. Ou comment une situation désespérée (celle de la société) pousse à des choix extrêmes…

 

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Derrière A Company Man, il y a un homme qui se cache. Cet homme, c’est le scénariste-réalisateur Lim Sang-yoon. Il signe ici son premier scénario et du même coup sa première mise en scène. On le connait notamment pour avoir été l’assistant-réalisateur d’Im Sang-soo pour Le Vieux Jardin (2006). Ce qui se joue devant la caméra, c’est l’histoire d’un homme comme un autre. Un homme qui se lève tous les jours pour aller gagner son pain quotidien. Un homme perdu dans la masse. Certes, cet homme tue et cela a son importance, mais c’est avant tout l’histoire d’un homme et de la société, un homme et le monde du travail. Il se joue alors en filigrane un commentaire social qui oscille entre sa place au sein du système sociétal et professionnel. Cet homme, Hyung-do porte des costumes sombres, des chemises (toutes blanches) et des cravates assortis au nœud Windsor qui dénote une grande classe. Il est donc élégant mais il est surtout ce tueur classique à la sud-coréenne. Il porte un casque capillaire représentatif du « han ». Il est silencieux et sans esbroufe. Une aura mystérieuse et mélancolique l’entoure. De plus, il se bat comme un pro et cela peut aider lorsqu’on tue des gens. On pense à des films et à ses anti-héros comme A Bittersweet Life ou The Man from Nowhere. On peut dire d’A Company Man qu’il est dans la droite lignée de ces thrillers, alliant drame et action, larmes et corps sans vie jonchant le sol.

 

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Maintenant que nous avons commencé à contextualiser A Company Man… est-il crédible ? Pas une seconde. Nan, sérieusement. On suit un tueur à gage qui bosse pour une société de tueurs à gages et dont les locaux se trouvent au milieu d’une grande tour aux activités éparses. On peut imaginer les télécom, la vente par correspondance ou bien des boursicoteurs. Ils ont même un accueil et un open space où les employés bossent à faire de l’assassinat un bisness prolifique. Et à voir leurs sapes et leurs chez eux, on peut écrire de ce marché qu’il est plus que lucratif. Et pourtant ! Si le récit est peu vraisemblable, parce que franchement, on peine à croire qu’on puisse vivre du meurtre comme cette entreprise, Lim Sang-yoon nous rend la chose plausible. On se dit OK. Pourquoi pas, roule ma poule, c’est cool. On y croit. Un vrai tour de force. On vient même à s’imaginer pouvoir camper cet employé fraichement promu, au costume taillé de chez Henrique Enko et à la paire de chaussure lustrée de Church Grafton. Prendre le RER ou le métro (les deux même), pause-café devant la machine, ragots sur les collègues à la cantine, un peu de taf quand même (Beng Beng, deux-trois types alourdit), 9h-18h, congés payés, congés maternités et j’en passe, bref la totale. L’environnement est original comme l’idée. Ce qui l’est moins, c’est ce tueur, le personnage principal mais pas seulement. Il y a l’intrigue aussi.

 

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Nous avons donc une idée originale à l’image de son environnement mais ce genre de protagoniste, c’est vu et revu, et rabâché aussi, haché à outrance même. Le type qui voit sa vie changer par une tiers personne, qui se fait trahir et qui part finalement en guerre. OK, le scénario n’a rien de nouveau sur ce coup et c’est peu dire. Sans compter qu’ici, la dramatisation est trop facilement orchestrée. Mais ce n’est pas bien grave, ça passe même s’il est prévisible. Quant au personnage même, il est malheureusement un peu trop lisse et sans réelle profondeur. Ca n’aide donc pas sur le plan émotionnel. Pas grave. Passons. Un bon film peut tout de même se manifester avec A Company Man. Le quotidien de ce tueur s’éveille donc au contact d’une femme. Elle est campée avec justesse par Lee Mi-yeon qu’on n’avait plus vu au cinéma depuis… des lustres. Et les conséquences sont celles-ci : Son employeur, plutôt rigide voit d’un mauvais œil cette relation naissante. L’employé promis à un bel avenir commence à avoir sa loyauté, censée être sans faille en demie-molle. L’employeur découvre que l’employé modèle lui ment et en plus, ce dernier devient hésitant dans les tâches professionnelles. Du coup, le divorce se consume peu à peu. C’est le moment propice pour se débarrasser d’un employé qui n’a plus la niak. Et c’est l’occasion pour cet employé d’étoffer son CV ailleurs. Sauf qu’ici, il n’y pas de prud’hommes pour gérer ce conflit employeur/employé. Pas de rupture conventionnelle à l’amiable. Non, ce conflit se règle volontiers à coups de feu et de beignes en pleine poires. Rien de nouveau donc sous la lumière des néons de locaux anonymes.

 

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Comme on a pu le voir, A Company Man a des limites indéniables, c’est un fait. On ne peut y échapper. Pourtant, il se dégage de ce long-métrage ce petit quelque chose qu’on pourrait qualifier de charmant. Oui, il y a un certain charme que se dégage de ce personnage aussi lisse et caricatural qu’il soit. On le trouve triste et tiraillé. Il se révèle quelque peu touchant dans ce piège qui est le sien. Il est bouffé par un travail qui ne lui laisse que peu de répit. Il applique à la lettre la politique d’entreprise. Ce qui frappe avec lui, c’est qu’il aurait pu être une espèce d’agent secret qui aurait combattu le frère ennemi du Nord, et ce, en toute légalité. C’est un peu comme s’il avait foiré ses examens d’entrée à la NIS à cause d’une mèche rebelle. Du coup, il s’est reconverti en tueur à gage, faute de mieux. Hyung-do, il a tout d’un James Bond. Il choisi le bon calibre. Il a des dextérités physiques. Il se bat bien et en plus il porte le costume avec classe, tellement tendance avec son gilet pare-balle. Ce n’est pas tout. Il a sa Miss Moneypenny (Hong Gyung-yun) qui tricote et même son M (Jeon Kuk-hwan) d’une certaine façon, la figurine paternaliste, doux en surface mais dedans... Sans oublier que dans le climax final, il conduit un bolide qui a de la tronche, une Maserati filant droit sous la pluie. Une conduite déterminée à grande vitesse qui annonce la grosse scène de shoot dans le dénouement final. Un peu comme si un employé stressé à mort à cause de son boulot pétait les plombs, genre faits divers inspiré des states. Dans ce même climax, Hyung-do nous montre réellement qu’il aurait pu être un élément de taille dans une organisation militaire comme l’AIU. Il nous fait du Jason Bourne avec un calendrier et ce n’est pas rien. Il combat au corps à corps et renvoie pour l’occasion Steven Seagal faire la sieste.

 

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De l’action, il y en a dans A Company Man. Une scène d’ouverture dans laquelle le jeune fashionista Kim Dong-joon du boys band ZE:A excelle. Il y a aussi cette scène dans un espace confiné, celui d’une voiture (en mouvement puis à l’arrêt). On n’avait pas vu mieux depuis Die Hard 3 et la fameuse séquence dans l’ascenseur. On pourrait toujours regretter qu’elles soient trop découpées mais l’essentiel est que ça cogne dur et ce n’est pas qu’une affaire d’homme en costume deux-pièces. Les femmes ne sont pas en reste et savent elles aussi faire mal. Lames, calibre .45 et autres stylo-fil-à-étrangler sont de la partie. D’ailleurs et à titre préventif, méfiez-vous des joueuses de tennis sortant d’un ascenseur. Seulement, l’action n’est pas au cœur de cette production Showbox. Ce serait même le contraire. En réalité, il n’y en a que très peu et les aficionados du genre qui s’attendent à en voir risquent d’être déçu. Elle est ponctuelle. Le véritable cœur du film est de nature dramaturgique, l’histoire de ce type, un Monsieur Tout-le-monde que sa condition professionnelle étouffe. Les rares moments d’évasion sont au contact d’une ex-idol dont il était fan adolescent. Une ex-idol retournée dans l’anonymat le plus complet et qui survit tant bien que mal (voir en elle, l’ex-travailleuse éphémère du showbiz broyée par son ancienne condition professionnelle et ancien statut). L’ouverture vers une évasion s’offre alors à Hyung-do comme la réalisation d’un bilan de compétence. Une image métaphorique revient à plusieurs reprises : un ciel bleu, chaleureux, et ce qui semble être un aigle qui vole, libre de toute contrainte. L’espoir d’une autre vie s’immisce peu à peu, tandis qu’un étau se referme sur lui de façon pernicieuse comme funeste destin. 

 

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A Company Man n’est pas de ces « réussites » qui marqueront l’industrie cinématographique. En est-elle seulement une ? On pourrait reprocher son côté très, trop mainstream. Ce premier long n’en garde pas moins des qualités qui le rendent attachants. Parce que ce qui se joue à l’écran, c’est un peu nous, même si ce n’est pas assez explicite dans le propos. Que derrière cette mise en scène qui se cherche encore, engoncée dans le moule du cinéma commercial se révèle à nous comme le souhait d’être généreux. Je ne sais si Lim Sang-yoon peut devenir un grand nom du cinéma sudco. Cependant, ce film lui aura au moins permis de montrer, pas tant un talent explosif, non loin de là. Mais un talent empreint d’une certaine retenue flottant entre temps-morts et temps-forts, les premiers prenant le pas sur les seconds et exposant ainsi une routine mélancolique, celle d’une profession excluant tout épanouissement, et où se recherche tout de même une certaine forme de bonheur.

 

 

 

I.D.

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Published by I.D. - dans Action
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commentaires

Olrik 24/07/2013 19:50

"On pense à des films et à ses anti-héros comme A Bittersweet Life ou The Man from Nowhere. On peut dire d’A Company Man qu’il est dans la droite lignée de ces thrillers, alliant drame et action,
larmes et corps sans vie jonchant le sol."

Ma foi, voilà une phrase parfaite pour me convaincre, malgré tes réserves. J'essaierai de voir cela prochainement.