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7 juillet 2013 7 07 /07 /juillet /2013 20:15

 

    hand of destiny

 

La main du destin (The Hand of Destiny), de Han Hyung-mo (1954)

 

 

Elle est espionne nord-coréenne (Yoon In-ja, a.k.a Jung-ae ou Margaret), il travaille pour les services de renseignement sud-coréen (Lee Hyang, a.k.a Young-chul). Ils tombent évidemment amoureux. Des espions amoureux, ça arrive souvent dans le cinéma (des Enchaînés à M. et Mme Smith). Ce qui est sympa dans ce film, c’est qu’on en parle quelques mois après la guerre de Corée et évidemment – le style mûrissait déjà à l’époque – l’histoire se termine mal.

 

Une longue ouverture énigmatique sur une pipe filmée en gros plan fait immanquablement penser au tableau de Magritte – hypothèse d’autant plus crédible que le réalisateur est passé par une école de peinture à Changchun, dans le Mandchoukouo –. Même si la référence n’est pas explicitement visée, elle permet néanmoins de mettre en exergue le thème de la duplicité qui sera au centre de l’histoire. En effet, Margaret se fait passer pour une prostituée qui travaille dans un bar à hôtesses. Elle passe des messages codés à sa hiérarchie par le biais de partitions musicales. Pour forcer le trait et la vouer aux gémonies des honnêtes spectateurs, on la présente dès les premières scènes en train de fumer – ce qui ne se fait pas parmi les Sud-coréennes d’alors –.

 

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ceci n'est pas une métaphore mille fois ressassée

 

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Un rat ronge les murs de sa piaule ; elle finit par le découvrir. Ce rat, qui anticipe étrangement celui de la Servante de Kim Ki-young, la ferre définitivement au rang des intrigantes de petite vie. Les mots d’ordres tournent à plein régime. Le rat est parmi nous, la servante chez la famille du professeur, l’espionne cachée en Corée du sud : dans les deux cas, il vient pourrir notre havre de paix. 

 

Margaret et Young-chul se rencontrent (par hasard ?) et finissent par tomber amoureux l’un de l’autre après que la première décide de financer les études du second qui se présente comme un étudiant en droit. On notera au passage que la répartition des rôles est étonnamment favorable au sud du 38e parallèle. S’ouvre alors un touchant requiem pour la Corée unie, qui ne dit jamais son nom mais qu’on imagine essentiellement sous la figure de Margaret, dont on retrouvera des traces à l’autre bout du siècle dans  JSA de Park Chan-wook et Shiri de Kang Je-gyu.

 

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Très émotive Margaret, ou fennec qui cache bien son jeu ?

 

Soin du détail et de l’insert, beaucoup de plans du film représentent des mains, des jambes ou des objets en lien avec l’intrigue. Ce sont les instruments de la trame. La toute première scène du film est remarquable de ce point de vue, remplie de secrets et de faux-semblants. Une bague représentant un hibou – portée par celui qu’on devine être le supérieur de Margaret – fait écho à la pendule présente dans la chambre de celle-ci. Une forme de rappel symbolique qui donne la sensation d’une menace diffuse doublée d’une parfaite maîtrise du sort réservée à l’espionne par ses camarades. Une mise en abîme presque : un espion qui espionne un espion qui espionne un espion qui espionne…

 

Parti pris ou contrainte éditoriale dictée par les circonstances de la guerre, les agents nord-coréens ne sont pas (ou presque pas) représentés dans le film. Un effet de plus contribuant à désincarner l’ennemi, ce qui est une manière de l’annihiler. Seuls subsistent la voix et le geste, parures du fantasme et de l’angoisse. Dans cet épais nuage qui couvre la tempête, la singularité de Margaret est étrange : elle est la tête de pont entre le Nord et le Sud, affirme sa personnalité et revendique son droit à l’autonomie, celle-là même qu’incarne l’actrice Kim Jeong-rim dans Une femme libre deux ans plus tard. Au-delà du thème politique de la partition, l’actrice Yoon In-ja porte déjà en elle les germes de la femme coréenne qu’Han Hyung-mo se complaira par la suite à décrire. Un bref épisode de shopping la ferait presque confondre avec celle qui la suivra au sein des contours incertains de la nouvelle société bourgeoise coréenne.

 

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Une tenue de camouflage un peu tricard c'est vrai

 

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Et quelques trous de mémoire de temps en temps

 

Avec un style assez épuré et une économie des mouvements, La main du destin n’en est pas moins rudoyé par une verticalité toute berlinoise – ce qui devait être à la mode jusqu’à une certaine époque – le réalisateur poussant parfois le zèle au point de prolonger certaines lignes d’un mur dans le peignoir d’un personnage. Les images d’escaliers, de portes, de serrures, sont omniprésentes ; les gros plans font florès. Apanage du film noir, les contrastes brûlent les visages et noyent les rebuts de seconde zone dans la pénombre. Quelques enchaînements de plans sont assez audacieux (notamment une séquence montée en parallèle où l’on voit Margaret écouter Young-chul alors qu’ils sont géographiquement séparés, ou une autre où la pendule dans la chambre de l’espionne la rappelle à l’ordre).

 

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Plus important, on sent dans ce film les racines virtuelles, l’étoupe préfiguratrice d’un dirty street fight à venir, celui-là même qui fit les choux gras des grandes heures de ce blog. Ils avaient déjà l’inspiration de la vraie baston les mecs : une attraction fulgurante, méchante, qui doit faire mal. Point d’objets contendants toutefois, on en reste aux classiques coups de poings, quelques coups de genoux baroques et inspirés venant ça et là égayer une charmante découverte de la grotte où se joue la scène. Le clair-obscur est remarquablement exploité. Plus important, à une époque où Hollywood s’époumonait à coups de timbales pour reproduire le bruit supposé des coups de poings, Han Hyung-mo et son équipe ont, par miracle, déjà l’intuition de l’étouffé : un bruit sec et fouetté qui correspond de manière relativement fidèle à celui d’une mâchoire à la dérive. 

 

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Une branche du cinéma qu’on aime semble être donc née quelque part en 1954, sous un mélodrame rondelet et débonnaire. Comme quoi. 

 

« Qu’est-ce qu’il y a de mal à être prostituée ? » comme « qu’est-ce qu’il y a de mal à être nord-coréenne ? », les propos candides et lourdauds de Young-chul sèment le trouble sur le dessein d’un réalisateur traditionnellement apprécié pour ses vues conservatrices. Pourtant, en singularisant le destin des deux protagonistes, il prend le parti d’une trajectoire exceptionnelle qui n’a pas vocation à se reproduire ou, à tout le moins, dans la stricte hypothèse d’une victoire idéologique du Sud sur le Nord. Lorsque Margaret tartine crânement, en face de son chef, sa marmelade sociale-démocrate sur un quignon indigeste comme la guerre froide (« je devrais avoir le droit d’exprimer mes sentiments »), on sent la plume arrogante d’une camarilla fraîchement émoulue derrière la relecture du scénario.

 

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Séquelles du tournage en studio, généreux dans l’effort mais lent sans excès, La main du destin est assez sympathique à voir et plutôt instructif. Surtout, paraît-il, il s’agirait d’un des tout premiers films sud-coréens – si ce n’est le premier, mais ça n’a pu être totalement confirmé – à représenter un baiser à l’écran.

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Published by Joy Means Sick & Sans Congo - dans Drame
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commentaires

Sans Congo 09/07/2013 00:06

Tu devrais regarder parmi les films mis en ligne par la kofa, il y a un grand nombre de pépites! C'est plus années 80 mais jette un coup d'œil à gagman, ça devrait plaire à l'esthète de que tu
es.
Sinon Yeong-Ja ça restera toujours pour moi ce bras qui valdingue au-dessus d'un bus et un poster de la Tour Eiffel dans une cuisine bourgeoise. Très bon.

Olrik 08/07/2013 18:24

Des critiques sur des films sudco des années 50, j'ai pas l'impression qu'on en trouve à la pelle dans la blogosphère française qui se targue de parler de cinoche asiatique. Cool donc de voir que
non seulement vous ne laissez pas tomber l'affaire mais qu'en plus vous allez dénicher des classiques inconnus de ce genre.
Tiens, j'ai vu récemment Yeong-Ja Heydays. Plutôt sympa, ça m'a donné en tout cas envie de voir d'autres métrages 70's kimchisthanais.