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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 20:29

Nabi, Moon Seung-wook, 2001

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Joy Means Sick dénoua son écharpe et se laissa glisser le long du mur de la ruelle où il avait trouvé refuge. Ca sentait la pisse et le chien mouillé, il sortit de sa poche une seringue contenant un liquide jaunasse et visa une veine au hasard. Diverses traces de petits hématomes constellaient sa gorge, l’aiguille traversa l’épiderme sans trop de difficulté et il grimaça de douleur tout au long de l’injection. Ces salopards de l’industrie pharmaceutique devaient se faire un fric fou avec leurs piqures anti-radiations. Personne ne savait si c’était vraiment efficace d’ailleurs, mais dans le doute… L’année 2025 tirait sur sa fin et la ville libre de Busan se recouvrait d’une neige verdâtre inquiétante. Joy Means Sick était arrivé sur la péninsule quelques semaines auparavant à la recherche du fameux virus-qui-vous-efface-la-mémoire. Il en avait trop vu, son cortex menaçait d’exploser et il était temps de remettre les compteurs à zéro.

 

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Si le cataclysme nucléaire s’était produit cinq années auparavant, pour lui tout avait basculé il y avait vingt-quatre ans, alors qu’il rentrait chez lui minuit passé après la première fête bien arrosée de sa courte adolescence. Il avait poussé la porte la tête en toupie et la peur au ventre. La lumière allumée dans la cuisine n’était pas bon signe, son père devait l’y attendre l’air grave et la ceinture à la main. A la première flaque de vomi il comprit que quelque chose ne tournait pas rond. A la seconde il manqua de glisser. La troisième le mena droit à la cuisine où il découvrit une scène apocalyptique. Un gros rouquin en couche culotte se tenait debout sur la table en chêne, un gun à bille dans une pogne, l’autre bien au chaud dans la couche. Le regard d’un pitbull sous extas, défoncé aux médocs de la daronne qui trainaient encore sur le sol, il tenait en respect ce père que JMS avait toujours craint et cette mère qu’il méprisait depuis qu’il avait cessé de lui téter les seins. La silhouette recouverte de tâches de rousseurs se retourna au moment où le plus beau chassé de la carrière de Joy Means Sick l’atteignit au genou ; hommage posthume aux articulations de Djibril Cissé et autre Shabani Nonda qui obligea JMS à se signer de la croix (clique ici si t'es un homme). La mâchoire du rouquin heurta le coin de la table avec un crac peu appétissant et il reconnut le faciès de portugais de l’hérétique qu’ils avaient rossé avec son pote Sans Congo sur le tournage d’une pub pour soda. Le seul portugais roux qu’il n’ait jamais croisé.

 

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Dans le salon il découvrit un blanc bec à moitié nu enlacé avec six tafioles en cuir moulant. Leurs ronflements et la bouteille de Chivas de papa qui trainaient sur le sol lui confirma que ses hôtes ne tenaient pas l’alcool et il retourna à la cuisine, tira le rouquin par le chignon jusque dans sa chambre, revient dans la cuisine, ramassa un survêt Reebok classique taille S qui trainait par terre, s’en servit pour essuyer le vomi dans l’entrée et s’enferma dans sa chambre. Illitch Dillinger était encore dans les vapes, Joy Means Sick transforma le survêt souillé en une antithèse de coton imbibé de chloroforme. Les paupières d’I.D. s’ouvrirent, ses pupilles s’écartelèrent et il commença à se débattre. Lorsque qu’il menaça d’étouffer JMS jugea qu’il était temps de fermer la porte derrière lui, et à clé. 

 

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Il sortit trois heures plus tard, des gouttes de sang sur le visage, un sourire figé sur ses lèvres d’enfant et un rouquin au visage déformé au bout d’une laisse. Il cracha sur son père, lui piqua sa carte bancaire et quitta la France un marteau dans le sac à dos pour une vie de débauche et de violence. Premier arrêt Séoul où il avait pensé sabrer le champagne dans un karaoké entouré de chanteuses de K-pop à moitié nues mais sa faiblesse naturelle le rattrapa et il se rendit au cinéma voir un film de science fiction fauché, tourné en DV et projeté en 35mm, le prophétique Nabi de Moon Seung-wok.

 

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Nabi est un film de science-fiction fauché, bricolé à l’énergie, et se présente d’ailleurs comme cela, c’est à dire comme un invité imprévu dans une soirée VIP, un film qui serait rentré au mérite et pas au chéquier et avec aux pieds une image DV bien loin des Jean-Marie Weston accréditées. Nabi, qui apparemment signifie papillon, se déroule dans un futur pas si lointain, dans une ville qu’on ne nomme pas et après ce que l’on imagine être un cataclysme qui restera dans le flou. En gros un espace éthéré et brumeux introduit comme tel sans justification ni ticket de caisse, un simple décor pour une histoire métaphorique qui se concentre sur les personnages. Il y a bien des pluies acides, des intoxications au plomb et surtout un virus qui efface la mémoire, mais il s’agit avant tout d’une toile de fond sur laquelle sont dépeints les trois personnages principaux, leurs relations et leurs douleurs intemporelles. Anna Kim (Kim Ho-jung) vit en Allemagne et revient en Corée via un tour opérateur à succès qui proposent à tous les blessés mentaux du monde de rencontrer le virus et de repartir comme un sous neuf. Sa blessure a elle a une manifestation physique, une cicatrice sur le bas du ventre, trace indélébile d’un enfant mort-né. A son arrivée à l’aéroport elle est prise en charge par Yuki (Kang Hye-jung), la guide envoyée par le tour opérateur, une jeune femme pleine de vie et d’enthousiasme, au bonnet vissé sur la tête et au ventre gonflé, du genre à mettre sa santé en danger pour pouvoir travailler et préparer l’arrivée du bébé. Le trio est complété par K (Jang Hyun-sung), autre employé de l’agence qui officie en tant que chauffeur, qui passe pas mal de temps au téléphone, que l’on film beaucoup à travers le rétroviseur central de sa caisse et qui, plus jeune, a été abandonné par ses parents. Du coup K place une photo de lui enfant à côté du siège passager et n’hésite pas à prendre des clients en plus de ceux qu’il a déjà l’arrière, histoire de multiplier les chances de croiser quelqu’un qui le reconnaitrait et pourrait lui pointer du doigt son arbre généalogique.

 

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Si l’image fait de son mieux avec les moyens du bord, si les plans larges sont aussi rares que les voitures volantes et autres cyborgs, c’est certainement par manque de thunes, mais c’est aussi parce que c’est Moon Seung-wook est un petit malin qui a su mettre ses quelques œufs dans le bon panier et tout miser sur les personnages. La situation géopolitique ? Le contexte historique ? Il les prend pour acquis, comme s’il filmait son histoire dans une ville d’aujourd’hui, sans s’embarrasser de la présenter, de donner son taux de croissance, le prénom de son maire et la taxe d’habitation en vigueur. Il s’intéresse aux personnages dans le cadre qu’il a créé et les cadre de manière à ce que l’univers évoqué reste crédible. Parce qu’il n’avait peut-être pas beaucoup de maille, mais de sa besace il nous sort quand même un casting chromé or, littéralement estampillé KBP, avec à l’envers : Kang Hye-jung, dont c’était le premier long métrage et qui derrière enchaine sobrement avec Oldboy et Cut de sieur PARK Chan-wook, Kim Ho-jung qui venait de tourner dans le premier film d’un jeune réalisateur du nom de BONG Joon-ho, et enfin Jang Hyun-sung qui avait enchainé des rôles dans Shiri et Real Fiction (de KIM Ki-duk) et que l’on retrouve ensuite dans plusieurs films de Song Il-gon (Spider Forest, Feather in the Wind) ou bien en 2006 dans Romance, le film suivant de Moon Seung-wook

 

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Le film en lui même a suscité un certain émoi en festivals et quelques envolées lyriques chez les critiques de cinéma avides de sang neuf. L’évidence, c’est que le drame éthéré, détaché des considérations actuelles, a plus de chance de toucher là où ça fait mal, dans les douleurs intemporelles et universelles, l’essence des choses si l’on veut. Les schémas sont classiques mais les chemins empruntés font d’agréables détours et, au lieu de s’interroger sur le réalisme des situations et des décors, on s’attache à découvrir l’univers que l'auteur a pu créer. Le récit lui même se veut elliptique, présentant une série de moments clés, un peu comme un album photo, surtout comme une série de souvenirs libérés des articulations narratives classiques. Une sorte de film fluide qui fait la part belle à l’eau, qu’elle soit danger sous forme de pluies acides ou lors d’un accident de voiture, ou réparatrice et synonyme de vie à l’image des rapprochements des corps lors des scènes de douches, au détour d’une séquence de piscine ou d’une pause face à l’océan, et enfin à travers l’envie de Yuki d’accoucher dans l’eau. Reste une certaine distance face à tout cela, on reste dans le domaine du souvenir sans vraiment le vivre au présent. C’est un souvenir lointain et calme, comme si la douleur avait passé, comme s’il n’était pas nécessaire d’effacer ses souvenirs pour continuer à vivre.

 

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« Mouais ». N’empêche qu’avec la nuit de folie qu’il venait de passer au bordel de papy Song, Joy Means Sick en avait des choses à effacer. Il se releva prestement et après avoir vérifié que la voie était libre, il sortit de la ruelle et se fondit dans la foule à la recherche du virus qu’il était venu traquer.

 

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Et Illitch Dillinger dans tout ça ? L’histoire veut qu’il soit resté à l’aéroport après un long débat entre les douaniers pour savoir si l’on pouvait le considérer comme un animal de compagnie et le laisser accompagner JMS dans l’avion. 

 

 

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Published by Joy Means Sick & Sans Congo - dans Science-Fiction - Fantasy
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