Pour voir le film sur Youtube :
Parlons de Papa et Maman tout d’abord. On constatera au passage que c’est le deuxième film « bicéphale » dont nous parlons sur le blog après Memento Mori. Le premier, Lee Hae-joon a également réalisé Castaway on the moon (2009), l’histoire d’un gars qui va se suicider et qui reprend goût à la vie avec une histoire d’amour à distance sur un mode Il Mare. Le second lui emboîte le pas l’année suivante avec la réalisation de Festival (2010), méli-mélo sexy-dramatique traversé par quatre couples en rut/chaleur. Like a Virgin est la première réalisation commune mais les deux zigotos se sont retrouvés sur l’écriture des scénarios de : Arahan de Ryu Seung-wan (invité du FFCF 2010), Au revoir UFO, et No Manners. Ils ont donc eu l’occasion de se mettre au diapason en croisant leurs plumes.
Trailer Castaway on the Moon
Trailer Festival
(On remarquera une forme de jeunetisme post-Caro, un optimisme cinématographique type parisien digne d’un Podalydès ou d’un Honoré ; no offence dudes)
Pour ce qui est du synopsis, vous allez voir il est rigolo. Oh Dong-ku (Ryu Deok-hwan, qu’on retrouve dans Welcome to Dongmagkol), un jeune lycéen, enrobé mais pas gros, est un fan invétéré de Madonna. On l’aura compris d’après le titre. Plus, il éprouve des désirs homosexuels – mais l’histoire ne pipe point mot quant à la consomption de l’acte, le jeune éphèbe devant très certainement en être qu’au stade de la prime fraîcheur. Plus, au-delà de son homosexualité, un projet : devenir femme. Coincé dans un corps masculin, c’est tout naturellement qu’il fait de la prophétesse de la pop décolorée et égérie gay manhattanienne le symbole du free at last lancé au joug charnel sous lequel il se trouve contraint. Il se fait victimiser par ses camarades de classe, cela va sans dire.
Like a Virgin de Madonna
Et l’exégèse de Tarantino
Pour continuer à noircir le tableau, ses parents sont séparés. Sa mère est sympa mais absente, son père est présent mais alcoolique et violent. Le genre de père type Choi Min-sik dans Crying Fist – un ton en dessous, bien évidemment, mais tout aussi con. Un (bon) ami de Dong-ku, un des seuls avec qui il parle ouvertement de son désir de devenir femme, pratique le Ssireum, un sport sud-coréen, dans l’espoir de remporter un prix financièrement intéressant. Lorsque Dong-ku l’apprend, ça fait « ding » (ampoule qui s’allume) dans son esprit : il décide de s’inscrire lui aussi à cette compétition pour pouvoir éventuellement gagner l’argent nécessaire à une opération de changement de sexe. Il rejoint donc un club de Ssireum pour apprendre ce sport. Le coach est super fun, le chef (meilleur) du club, du genre méchant-mais-au-fond-de-lui-très-sympa, est l’acteur-top-model Lee Eon, mort prématurément en 2008 d’un accident de moto en quittant une soirée célébrant le dernier épisode de Mighty Chil-woo, un drama dans lequel il tenait la vedette – c’était aussi un champion de Ssireum, il n’avait donc pas volé sa place, le monde un vraiment cruel, RIP man, 1981-2008, parti trop tôt.
A noter que 2006 est une année faste pour le cinéma gay puisque Leesong Hee-il, lui-même ouvertement homosexuel, réalise No regret, qui est considéré comme le premier film gay, comprendre : film montrant des scènes explicites (et masculines). Pour boucler la boucle (et contenter les amateurs), on dira que rigoureusement parlant, Road Movie, de Kim In-sik (2002), est un film précurseur puisqu’il met en scène un trio amoureux multidirectionnel regroupant une femme et deux hommes.
Trailer No Regret
Trailer Road Movie
Et le Ssireum alors, qu’est-ce que c’est ? Hé bien cher amis, c’est là que se situe le passement de jambes. Le Ssireum, c’est une forme de lutte. Donc on récapitule : Dong-ku veut devenir femme ; il a besoin d’argent ; il s’inscrit à un sport prétendument viril, équivoque certes, mais courtois ; il réalise son devenir. Thèse-antithèse-synthèse, on a presque un truc hégélien. Pour ce qui est du Ssireum, wikipédia nous dit que c’ « est un sport coréen traditionnel d´origine très ancienne. Cette forme de lutte coréenne est décrite dans des peintures murales trouvées dans les tombes royales des souverains de l´empire de Koguryŏ. Des tournois de Ssireum sont organisés partout dans le pays en été ainsi qu´en automne pour permettre aux lutteurs de montrer leur puissance physique. Dans le passé, le vainqueur du tournoi (appelé changsa, littéralement "l'athlète" ou "l'homme fort") recevait un bœuf comme premier prix. Le Ssireum symbolise l´esprit national du peuple coréen sous la forme d´un duel de force physique et de technique entre deux opposants en contact direct l´un avec l´autre. Cette forme de lutte particulière est très spécifique à la Corée, bien qu´elle puisse se rapprocher du sumo pratiqué au XIIIe siècle au Japon ou, plus proche de nous, la lutte à la ceinture bretonne ». Mais rien de mieux qu’une vidéo pour se faire une idée du schmilblick :
« Human beings love to wrestle » - noter l’habillage et la musique très fin des années 80
Bref, le traitement de l’histoire est pour le moins audacieux. Like a Virgin emprunte aux traditionnels récits sportifs sudco, depuis l’humiliation initiale à la consécration finale, en passant par les entraînements successifs et le désir de reconnaissance ; dans le genre on peut citer, outre Crying Fist, Forever the Moment, Take Off, Marathon. Pour une finalité totalement à contrepied : obtenir l’argent nécessaire pour changer de sexe. Du coup, il eût été légitime de craindre une chakchouka indistincte mêlant propos foireux et sentimentalisme flingué. Il semble que le duo de réalisateurs évite cet écueil. Tout d’abord, et de manière cohérente par rapport à leurs projets persos et aux scénarios auxquels ils ont collaborés, le ton du film est plutôt léger ; le terme « léger » pourrait prêter à contresens, il s’agirait donc de dire que le ton du film est résolument optimiste, comprendre que malgré les coups de putes que Dong-ku doit affronter (coups bas, coups durs, coups de reins, coups de trafalgar, coups de jarnac), il ira de l’avant, et s’il chiale, c’est juste le temps de panser ses plaies (avec un joli pansement sur lequel sont dessinés des nounours – lol quand même Dong-ku, t’abuses…). La morale de ce point de vue là est donc globalement positive. Ensuite, ce ton globalement positif n’empêche pas de visiter les extrêmes : Like a Virgin se perdra donc (mais très peu finalement) dans les méandres mielleuses des séquences [regards de carpes + travellings rotatifs + musique hongkong(ni)aise]. Plus étonnant, il comporte des séquences dures et violentes, notamment celle du passage à tabac de Dong-ku par son père. Enfin, les réalisateurs traitent le sujet intelligemment en mettant les corps au centre du sujet. Dong-ku est le personnage principal, mais il n’est pas le seul à (re)découvrir son corps. Dans tous les cas, il s’agit de s’approprier sa propre machine. A ce propos, ce que nous avions dit du film d’Im Sang-soo, Une Femme coréenne, pourrait trouver à s’appliquer au cas d’espèce. Il s’agit pour Dong-ku de se libérer par une pratique contraignante (le Ssireum), laquelle pratique devient un outil de mutation, ou plutôt, dans Like a Virgin, un outil « préparatoire » à sa mue ultime : le devenir-donzelle. D’ailleurs, pour consolider les haubans du lien établi entre les deux films, il n’est qu’à constater que Dong-ku est un excellent danseur, comme Moon So-ri dans le film d’Im Sang-soo. Certes, ce n’est pas de la danse classique, mais c’est tout aussi maîtrisé. Cela montre bien que la lutte n’est qu’un des modes d’un enjeu qui grouille sous la surface : « attraper » son corps. C’est ainsi qu’il se passe quelque chose d’intéressant : la confusion entre lutte et danse. En effet, un des coéquipiers de Dong-ku, brute épaisse, lui demande des leçons : ils se mettent alors à répéter des chorégraphies. Inversement, ce lutteur le prend sous son aile pour l’améliorer en lutte.
Certains passages et personnages sont très drôles. L’entraîneur est un dieu en son genre : toujours à l’ouest, il croit profondément (hum) en son poulain Dong-ku – au point de lui dire qu’il est tellement talentueux que cela se ressent dans son prénom même. Signe particulier du bonhomme : il ne donne les consignes à ses lutteurs qu’assis sur la lunette des chiottes (il est passablement scato). De même, trois des coéquipiers de Dong-ku font parfait office de rôle faire-valoir, acteur-pâte ou acteur-masse, ils n’ « existent » qu’à trois et permettent ainsi des jeux de mise en scène distrayant. Enfin, les malentendus sont légions et l’ingéniosité est délibérément déployée, ce qui peut provoquer dans moments relativement mythique ; en particulier le meilleur pote de Dong-ku qui lui demande s’il pourra toucher son vagin lorsqu’il en aura un (pas con le puceau !). La musique est plutôt sympa et comporte un zeste madonien suranné dans une musique électro (parfois minimaliste) plus récente. Surtout, elle tombe toujours à point. Un vrai bémol, en revanche : Like a Virgin emprunte quelques scènes à d’autres films, en moins bien, comme Friend ou Crying Fist. Concernant Crying Fist, c’est d’autant plus flagrant que le rôle du père, également ancien boxeur, manque de panache. On pense en particulier à une grosse erreur : il joue lui aussi le coup minsikien du c’est-bon-lachez-moi-je-me-suis-calmé-(volteface)-tiens-prends-toi-ce-gros-kick-dans-ta-gueule. Sauf qu’en l’occurrence, le père de Dong-ku ne kicke pas ; aïe, pas de bol, nous sommes tatillons sur certains points.
Bref Like a Virgin est un film de bons élèves, qui sans tomber dans le fayotisme ou l’exceptionnalisme, rendent un copie solide et argumentée. Le propos n’est pas niais, et ne tombe pas dans le simplisme écervelé. Le jeu des contrastes sudco doit y être pour quelque chose. Like a Virgin est typiquement le genre de film à « héros » identifiable. Il doit y avoir des garçons dans la même situation que Dong-ku, si ce film peut les aider à mieux vivre leur mal-être, tant mieux. Ou le cinéma d’apothicaire.