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28 juin 2010 1 28 /06 /juin /2010 11:51

 

Fiche technique:


Réalisateur: Lee Myung-se (qui rime avec léger, stylé et décomplexé)


Chef Opérateur/Directeur photo: Ki-seok Hwang (va faire rimer un truc avec "ang"... big-bang? mustang?)


Casting: Ha Ji-won (Namsoon, garçon manqué à la démarche de kaïra et au joli sourire, théatrale et troublante), Ahn Sung-kee (policier bouffon balèze à l'épée, sympa)

 

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La feinte de frappe

 

Le contexte de Duelist est original et dépaysant. Dans la Corée du XVIIème siècle deux policiers, Ahn (Ahn Sung-ki) et Namsoon son élève (Ha Ji-won) enquêtent sur un trafic de fausses pièces qui les fait remonter à Sad Eyes (Gang Dong-won), un type plutôt énigmatique qui touche pas mal en maniement du sabre, lequel ne s’avère qu’être le commis d’un poisson beaucoup plus gros, le ministre de la Défense.  A ce moment là on est en droit de se dire que le film va mêler conspiration, espionnage, trahison, torture, etc. Erreur : il n’en est rien. L’histoire évolue jusqu’à son terme, mais ce n’est presque pas le plus important. En effet, le film taille la part belle à un traitement inattendu, l’histoire d’amour entre Namsoon, véritable garçon manqué qui distribue les pains avec plus de conviction que les caresses, et Sad Eyes, playboy efféminé à l’histoire trouble. Les deux sont apparemment destinés l’un à  l’autre. Le réalisateur nous le fait comprendre dès les premières scènes de course poursuite, de manière élégante, par des jeux de traques intelligents mêlant regards croisés et croisement de fers. Namsoon est farouche, Sad Eyes placide. Tout les sépare, seul le combat les réconcilie. D’ailleurs les combats qui les opposent sont plus l’occasion de danses nuptiales que de joyeux massacres. Notamment le dernier, dont la beauté épurée et le jeu de clair-obscur est une franche réussite.

 

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Bon l’idée de l’amour impossible est relativement classique. Mais force est de constater que le thème n’est pas traité avec une excessive lourdeur, sauf peut-être (à titre personnel) une scène qui m’est restée au travers de la gorge. Je ne te cache pas, tendre lecteur, que j’ai mis un malus au film à ce moment là. Il s’agit d’un très classique gimmick emprunté au cinéma hongkongais: mélodie au violon, gros plan sur les visages, rire d’un quart d’heure dans le vent, flashbacks foireux. Là je dis non.  

 

Sinon, Duelist va au-delà de l’histoire d’amour. Il est aussi comique. Ha Ji-won, dans le rôle de Namsoon, a un jeu très expressif, corporel, bourré de tics, de grimaces, de cris stridents. C’est parfois too much mais souvent dans le tempo.  Et autour d’elle, le film sert une ribambelle de seconds personnages qui ventile le film et lui donne du coffre. Je pense notamment à Ahn Sung-ki, très divertissant à chacune de ses interventions. Malheureusement, cet aspect comique s’exprime au détriment du sabre. Finalement, on se demande si l’affiche du film n’est pas un peu une publicité mensongère. On est à mille lieues du Secret de Poignards volants. Exit les bonds de dix mètres sur l’eau, les combats qui durent plusieurs saisons, les épées qui se tordent. Ici l’usage de l’épée se veut minimaliste, les courbes sont travaillées, tout comme les poses d’avant combat.

 

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Du coup, Duelist tombe fréquemment dans le faux rythme. Cela avait déjà été noté dans l’article sur My wife is a gangster. A vouloir être plusieurs choses à la fois, le film n’est parfois rien du tout dans le sens où les enchaînements entre les temps forts et les temps faibles ne sont pas naturels. Le scénario, ce n’est pas vraiment du béton armé. Au contraire il lui arrive d’être dangereusement friable, mais bon à la rigueur on peut trouver de l’intérêt au film par-delà l’histoire qui se déroule d’autant plus que la construction de la narration est plutôt originale. Le plus grave à mon sens, c’est qu’on reste sur sa faim. On se dit que telle scène de baston aurait pu durer un peu plus longtemps parce qu’on commençait à peine à kiffer. Ou que tel moment de tension est artificiellement dégonflé.

 

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Mais le tout est quand même solidement chapeauté dans un esprit très imprégné par la bande dessinée. Le réalisateur se permet quelques tours de force franchement osés et déconcertants de prime abord au travers d’images saccadées, de ralentis couillus, ou de poses-photo souvenirs Kodak clôturant certaines scènes. Dans la mesure où il y a une cohérence dans la construction (Duelist fait drôlement penser à un manga, même dans la distribution des personnages), ça rend le film très sympa. Surtout que le réalisateur n’est pas un manchot. Les mouvements de caméra sont généreux, ça donne du travelling à tout va au service d’une grande valse de deux heures. On voit bien que la chorégraphie a été soignée pour Duelist. Pour les combats d’abord, mais aussi pour la plupart des scènes du film.

 

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Bref, Duelist est un petit délire rafraîchissant qui permet de passer un bon moment, avec quelques moments profondément esthétique. Malheureusement, on reste quand même sur sa faim.

 

Sans Congo

 

 

Pour la beauté du geste

 

Premier malentendu à dissiper, celui de la pochette DVD et du trailer, association de malfaiteurs qui nous présentent Duelist comme un film de sabre à la sauce coréenne. Quedal. Il ne faut pas chercher à définir le genre du film, sinon vous oscillerez entre sabre, comédie et romance sans jamais trouver chaussure à votre pied. On n’est pas là pour parler vente et stratégie marketing donc tenons-en nous au film. Poli comme il l’est, il va se présenter à vous, mais ce sera lors des premières minutes du film, sans intermédiaire.

 

Une première impression ne se fait qu’une fois puis vous colle à la peau. Au cinéma, la rencontre avec le spectateur est aussi brève qu’intense. Une fois projeté sur l’écran, le film ne peut pas se permettre d’hésiter, de bredouiller ou bien même de rougir. Les premières images nous donnent la direction suivie par l’auteur lors des deux prochaines heures. Cette direction, il est important de rappeler qu’elle n’est pas uniquement narrative. On oublie trop souvent qu’un film c’est avant tout des images et du son. La direction indiquée est celle de l’esthétisme et de la forme. Et au fond, la forme au cinéma est sûrement le plus important des sujets de fond. Duelist est un film plastique.

 

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Autant le dire tout de suite, Duelist ne s’embarrasse pas d’une intrigue complexe ou d’un sujet ambitieux. Du coup, c’est l’une des premières choses que nous jette à la gueule Lee Myung-se avec une petite histoire inachevée et un villageois qui s’applique à mettre en forme une histoire qui au fond n’a pas grand intérêt. Si peu d’ailleurs que l’on n’y reviendra pas. Par contre on en garde des traces, des impressions. Les deux heures qui suivent ne sont que le développement de cet axiome de base, où plutôt devrais-je dire des variations sur un même thème. Duelist est un film d’esthète, avec les bons et les mauvais côté du terme.

 

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Avec Barry Lyndon, le big boss du cinéma, M. Stanley Kubrick, avait réalisé un film-tableau façon grands maitres du XVII – XVIIIème siècle. Plus modeste Duelist pourrait être considéré comme un film-dessin tant le dialogue avec l’univers de la bande dessinée et du manga est profond. Mais attention, pas le genre de BD noir et blanc où l’on peut encore deviner les coups de crayons de l’illustrateur. Du début à la fin, chaque plan est travaillé avec une précision extrême et les couleurs qui habillent le film témoignent du soin avec lequel les images ont été pensées. A défaut d’être grand, Duelist est beau. La rencontre parfaite pour ceux qui cherche (au cinéma) un coup d’un soir. Une sorte de mannequin pas trop bête qui sait partir le matin en laissant planer le mystère et non un numéro de téléphone. Pudeur au niveau de la narration, on dévoile à peine, on parle de la pluie et du beau-temps, du ministre et de ses magouilles et on laisse le spectateur s’enivrer et s’inspirer des quelques passages bien rodées témoignant d’une inventivité au-dessus de la moyenne. Même les dialogues savent planer avec brio au niveau zéro de la conversation. A ce que l’on nomme intelligence, le film ne donne pas beaucoup de grains à moudre, il se contente de ne pas faire d’erreur et préfère s’adresser directement à nos sens. Jamais explicatif, Duelist est un film ouvert.

 

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Certes, même sur la forme, tout n’est pas parfait. Sans Congo parlait du passage flashbacks, sourires niais et rires pas si étouffés, pour ma part c’est la récurrence de certaines figures de style que j’ai trouvé la plus gênante. En première ligne, la technique de montage qui consiste à changer de plan lorsqu’un objet passe devant la caméra. C’est vrai que c’est stylé et parfois utilisé avec brio, mais en même temps, au rythme de 5 par minutes avec des pointes dans les 50, c’est la moindre des choses que de maitriser la machine et de réussir quelques jolis coups. Pour les amateurs de cinéma américain, j’avais eu la même impression en regardant Boogie Nights de P.T. Anderson. Les plans séquences y sont tellement récurrents qu’ils prennent parfois le pas sur le film et que l’on se surprend à se détacher du film et à se demander à quel moment il va bien finir par couper.

 

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Avec Duelist, Lee Myong-se tente énormément et il faut lui concéder qu’il ne se rate pas tant que ça et qu’il atteint parfois des sommets. L’utilisation de certains fondus enchainés, les images saccadées, les paroles en décalage avec les images et même la structure narratives sont carrément jouissives. Bonus spécial pour cette scène où Namsoon déboule dans le bordel où Sad Eyes boit un coup. Petite précision, le lieu est ultra propre, les filles habillées des chevilles jusqu’aux cous et notre gentil méchant savoure du thé. Parler d’un coup d’un soir était en fait assez faux, Duelist c’est plus l’inconnue du métro qui vous lâche un sourire colgate, belle, distante et pudique. Bref, c’est dans cette scène que Namsoon est tiraillée pour la première fois de façon extrême par les sentiments qu’elle éprouve pour Sad Eyes, elle a envie de le tuer mais lui ferait bien un bisou avant. Les images sont toujours aussi jolies mais c’est la musique est frappante. Deux partitions se superposent et, à  vrai dire, s’opposent. Une musique rock digne du combat contre le dernier boss de Final Fantasy X contre une partition mélancolique au piano pour faire résonner à nos oreilles la lutte intérieure de l’héroïne. Stylé, bâtard. Honnêtement j’ai mis pause pour vérifier que les deux musiques provenaient bien de la télé et non d’une radio dans une pièce voisine, histoire de vérifier si que c’était bien le réalisateur et non le hasard qui faisait bien les choses.

 

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Pour finir, quelques mots sur le fond qui laisse entrevoir de belles choses sans les exhiber. Certains jugeront un peu cliché la relation Sad Eyes – Namsoon, d’autres seront sensibles à la pudeur du récit et aux élégantes trouvailles de mise en scène. De mon côté, c’est le thème « amour et violence » qui m’a le plus marqué. Ces deux là ne peuvent se retrouver que les armes à la main, se mettre à portée de lame c’est la seule façon pour eux de déjà un pas vers l’autre. Progressivement les combats deviennent des danses et les corps se rapprochent mais jamais ne se touchent.

 

Duelist n’est pas un film plein, c’est un film qui sait faire le vide et de la place pour nous accueillir. En plus l’hotesse d’accueil est plutôt mignonne et le décor est sympa. Une bonne soirée quoi.

 

Joy Means Sick

 


Bonus


Alors finalement, qu’en est-il finalement de nos amis critiques évoqués dans le trailer ?

 

« (...) on s'ennuie ferme devant la virtuosité, on n'éprouve évidemment aucune émotion, et l'histoire n'est en fin de compte qu'un prétexte. » Vincent A. de Positif était venu pour verser sa larme, il est reparti déçu, avec quand même un éclair de lucidité sur la fin. Et oui, « l’histoire n’est qu’un prétexte », bien vu… et sinon t’as pensé quoi de Hero et In the Mood for Love ?

 

« Suivant vaguement la trame d'une BD (...) on nous inflige un catalogue d'effets tapageurs, de prouesses de cadreurs et de chef op. » Un autre Vincent, O. cette fois, et un autre magazine, Les Inrocks, qui lui met en avant la technique des techniciens, tellement en avant qu’il les a placé devant le film, au point de le perdre complètement de vue.

 

« "Duelist" est l'une des plus belles histoires d'amour que l'éclat de quelques larmes perçant l'obscurité nous ait jamais exposées. ». Là c’est du Mad Movies, Thomas Bourghe pour être précis, pas vraiment Mad le bougre.

 

« Il faut rester jusqu’au bout pour savourer ce joyau culinaire, cinématographique qui évite le goût du frelaté clipesque et branchouille. » Sancho does Asia a bien aimé et prend un +1 mais doit continuer à faire ses preuves. On ne comprend toujours pas pourquoi ils ont aimé 2009 Lost Memories.

 

Autre bonus

 

Pour ceux qui n'ont pas vu le film, voici la dernière confrontation entre Sad Eyes et Namsoon, véritable bijou de réalisation et de chorégraphie.


 

 

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Published by Kim Bong Park - dans Action
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24 mai 2010 1 24 /05 /mai /2010 17:43

 

Fiche technique sélective.


Réalisation : Ryoo Seung-wan


Casting: Choi Min-Sik (Gang Tae-shik aka human sand bag), Ryu Seung-beom (Yoo Sang-hwan aka le putain d’animal), Lim Won-hie (Won Tae, le petit frère magouilleur de Tae-shik), Oh Dal-su (Young Dae, le méchant qui aime faire manger ses ongles), Na Mun-hee (la grand-mère de l’animal), Seo Hye-rin (la femme de Tae-shik, qui devrait faire plus de films), Jeon Ho-jin (Sang-chul, le gentil restaurateur)


Directeur photo : Jo Yong-gyu


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Le troisième film de Ryu Sang-wan, Crying Fist, est un manifeste grandiose façon La Fin de leur monde (IAM) où les punchlines sont mises au placard pour laisser place aux punchs tout court. Allègrement bastonné de bout en bout par les deux acteurs principaux, Choi Min-sik et Ryu Seung-beom, le film est un énorme coup de pression où désespoir, amour, rage, haine, amitié, rancœur, remords, honte et bêtise (peut-être tous à la fois !) sonnent au diapason d’un métacarpe entassé.


Pour l’histoire, nous avons affaire à deux ratés finis dont le parcours chaotique est raconté par le film jusqu’à leur rencontre finale. Le premier, Gang Tae-shik (Choi Min-sik), est un ancien boxeur finaliste des Jeux Olympiques. Père violent d’une famille vivant dans la misère, il gagne sa vie sur une artère marchande de Séoul en proposant aux badauds de se défouler sur lui moyennant rémunération. Le second, Yoo Sang-hwan (Ryu Seung-beom) est une petite frappe à dreadlocks vivant avec son frère et sa grand-mère chez son père. Frayant son chemin entre larcins et rackets, il finit en prison à la suite d’une agression sur un vieux type plein de fric qui finit mal. C’est dans cette prison qu’il découvre la boxe.  


Unis par le Noble art et une empathie pour l’humanité qui semble à première vue tendre vers zéro, les deux compères traversent le film entre crasses et coups de putes sous l’œil perfide d’une étoile acharnée contre leur sort. Leur histoire est une chute aux enfers jusqu’à ce qu’ils décident, chacun de leurs côtés, de s’inscrire au championnat national de boxe anglaise. Oui, vous avez bien deviné : ils finissent par se rencontrer en finale.


 

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« Emprunter est une erreur. Seul le v(i)ol est justifiable »


Bien sûr, dans la citation de Pedro Almodovar, la parenthèse et son contenu n’y sont pas. Dans Crying Fist, comme dans le cinéma coréen, elle s’impose. Le v(i)ol, c’est d’abord la relation avec les Etats-Unis et Hollywood qui ont envahi le pays et sa culture, soutenus le régime militaire puis fait sauter les quotas au cinéma. En même temps quand on regarde la Corée du Nord… Les films coréens sont sûrement les plus américanisés du monde asiatique. Et alors ? N’allez pas croire que Seoul s’est fait bouffer par L-A façon fast-food. Tous ses plus beaux bébés sont nés d’unions où Hollywood fut traité comme une catin. D’ailleurs en période cannoise, passe aveugle à Lee Chan Dong dont on n’a pas vu le film mais en qui on place toute notre confiance : il repart avec le prix du scenario, histoire de.


 

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Le prix du scenario, Crying Fist, lui ne pourra jamais y prétendre. Sa construction binaire et doublement linéaire nous prouve encore une fois que la somme des parties n’est pas égale au tout. Là où un AmoursChiennes (Iñarritu) s’éclate, Crying Fist s’étale. Les deux histoires se marchent sur les pieds et ne se rencontrent qu’en bout de course pour un combat attendu depuis trop longtemps. Et pourtant… le film est loin d’être raté, c’est même excellent. Les sous parties ne s’insèrent pas toujours parfaitement dans l’ensemble mais elles sont chiadées au possible, toujours justes, tremblantes comme de véritables boules de nerfs. On démarre même sur les chapeaux de roues et le spectateur ne peut qu’encaisser des coups savamment distillés. Scène culte d’ouverture où Choi Min-Sik incite les gens à venir se défouler sur son corps d’ex champion fatigué, poursuite en moto puis  distribution de claques aux sous-fifres pour Ryu Seung-beom, deuxième scène culte pour Choi min-Sik au commissariat. Décidemment le combat est lancé. Catégorisés boxeurs super légers dans le film, Choi Min-sik (toi je t’aime) et Ryu Seung-beom (j’ai bien noté ton nom) sont époustouflants. Parfaits dans leurs rôles de boxeurs, jeune loup et vétéran légendaire se rendent coups pour coups à chaque scène dans ce combat de coq qui les oppose à distance. Et comme si cela ne suffisait pas, c’est le casting au grand complet qui nous livre un perfect. Honnêtement chaque acteur mériterait un paragraphe à lui tout seul. La réalisation ? Un récital avec de très rares fausses notes. La lumière ? Faut être sérieusement burné pour décider de donner une telle puissance au soleil, de cramer les visages des personnages et d’accepter d’avoir la moitié de l’écran qui devient tout blanc.


 

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Nos deux héros n’ont rien d’Hollywoodiens. On sent clairement un lien avec les films de boxe US mais Silvester peur serrer les fesses : ce n’est ni d’emprunt, ni de vol qu’il s’agit mais bien de viol. Les deux héros évoluent dans un cadre balisé, le taulard qui trouve un sens à sa vie grâce à la boxe et l’ancien champion qui décide de remonter sur le ring, qu’ils déforment bien volontiers à coups de crochets et d’uppercuts. Ils ne sont pas Hollywoodiens parce que ce sont de vrais salopards et qu’ils sont assumés en tant que tels. Pas des pauvres bougres auxquels le spectateur va s’identifier tout de suite, non, de vrais salops. Tae-shik bat sa femme et insulte son gosse quand il vient demander pardon. Sang-hwan refuse de voir son père en prison et n’adresse pas la parole à sa grand-mère venue le supporter. Sans parler des taquets qu’ils distribuent tous deux allègrement à qui tendra la joue. Et pourtant on s’y attache. D’une part parce qu’ils possèdent un charisme hypnotique, d’autre part parce que, finalement, on les comprend. Leur violence est totale et ils en sont le noyau dur : ils se détestent eux-mêmes avant tout. C’est une psychologie classique mais on l’aborde frontalement, sans jamais tomber dans l’explicatif et elle anime film et personnages de bout en bout. « Mais pourquoi se battent-ils sans cesse ? » se demande la grand-mère devant la télévision, une question qui traverse tout le cinéma coréen et à laquelle chaque film répond à sa manière.



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Crying Fist aurait pu être une déclaration faite torse bombé, une volonté de quitter la rue pour monter sur le ring, une envie de grandeur. Ce n’est pas le cas. Le combat final se déroule dans une salle à moitié vide et se ponctue par une victoire aux points. Pas d’uppercut, pas de flashs, pas d’héroïsme. D’ailleurs le vainqueur se moque du trophée et préfère enfin rejoindre les siens dont il peut désormais supporter le regard.


 

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Aux inévitables scènes « Eye of the Tiger » où les héros s’entrainent sur une musique dynamique répondent des passages bien plus percutants où boxe et musique traditionnelle se mélangent dans un contrepoint saisissant. La route est longue jusqu’au premier véritable combat de boxe. Pendant plus d’une heure, Tae-shik joue les punching ball humain en pleine rue. Spontanément, il se place ainsi tout en bas de l’échelle, proposant à ses semblables, ceux qui souffrent, de se défouler sur sa personne. Au fond tant qu’il est en bas, parmi les modestes et les honnêtes, tout va bien. Quand les médias s’en mêlent et que de jeunes coqs viennent pour se divertir à coup de poings, on sent que ça tourne chocolat. C’est un peu les States et leur Entertainment qui viennent tout gâcher. D’ailleurs Tae-shik le dit à son frère qui lui propose de passer aux infos « ce n’est pas un divertissement ». De clown populaire Tae-shik devient animal de foire en devenant « célèbre ». Moralité : mieux vaut rester dans l’ombre, à l’abri de cette lumière qui vous crame le visage et vous expose. Mieux vaut rester Coréen.

 

Joy Means Sick.


 

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Percutants. Percutante.


(Ce qui suit est une gâterie en bonne et due forme : âmes sensibles s’abstenir).

 

Avant de commencer à me répandre de manière impudique sur les deux foufous de service, je tiens quand même à préciser que TOUS les acteurs sont très bons dans le film. Crying Fist n’est pas victime du syndrome du personnage-secondaire-bâclé-et-mal-joué. Mention spéciale pour Oh Dal-su qui joue un petit caïd local qui a une dent contre le vétéran. On a pu apercevoir cet acteur aguerri dans Oldboy, The Host, A Bittersweet life et quasiment tous les bons coups du nouveau cinéma coréen. Perso, j’adore sa dégaine.


 

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Passons aux choses sérieuses. Sans tourner autour du pot : ce vieux loup de Choi Min-sik (qui est végétarien au passage !) et le très prometteur Ryu Seung-beom crèvent littéralement l’écran. Ils cristallisent la pellicule à chaque apparition au point de réduire le film à un roman-photo. La révolte qui traverse leur corps épuisés, la colère à peine retenue qui s’échappe de leurs visages (« son regard pourrait tuer » dit l’entraîneur de Yoo Sang-hwan), et plus généralement leur moindre geste expriment un désespoir, une tragédie presque génétique. Oscillant durant tout le film entre indifférence et bêtise irrécupérable, ces deux là paraissent handicapés à vie, envers et contre tous. Une sorte d’inadéquation cosmique avec l’univers. De cette maladresse, voire de cette poisse qui ne les met jamais au bon endroit au bon moment, il ressort de leurs caractères une antipathie profonde et angoissante. Une antipathie géniale aussi car elle est sans concessions.


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Le vétéran, Gang Tae-shik, est vraiment baddant. Il n’a jamais connu de véritable consécration et s’accroche à sa médaille d’argent des JO comme une vieille peut se tenir à un poteau du métro parisien. On lui répète que c’est un looser. Lui-même se comporte comme un porc avec sa femme et son fils. Il ne fait que les décevoir et s’enferme dans une spirale négative à laquelle il n’oppose que de la violence. La seule relation à peu près stable qu’il semble avoir est celle qu’il entretient avec son frère. Ce dernier doit de l’argent à Tae-shik. Il vit de magouilles et dépense sa thune aux jeux. C’est aussi un pauvre naze, mais il passe mieux en société. Pourtant, il garde un lien fort avec son frère. Il finit d’ailleurs par rembourser symboliquement sa dette en acceptant de manger les rognures d’ongles du petit caïd joué par Oh Dal-su pour que celui-ci leur paye des équipements de boxe en vue de la préparation du championnat. Plus tôt dans le film, on voit Tae-shik et sa femme s’embrouiller dans leur salon, et que fait Tae-shik ?? Il se coupe les ongles, comme par hasard…


 

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Ce bougre est de la race des esthètes qui ne s’assument pas. Techniquement balèze dans son rôle de punching bag, il prend chaque jour la température d’une société dans laquelle, selon lui, il n’y a que trop peu de passion. Le réalisateur montre d’ailleurs très finement ce point par la succession des clients de l’ancien finaliste. Alors que les premiers semblent hésitants, les suivants s’en donnent à cœur joie et n’hésitent pas à demander des extras comme la possibilité d’utiliser les jambes. Dans la constante expiation de sa misère, il s’atèle avec une discipline de teuton à sa propre destruction physique et morale. Déchet public, il atteint l’ultime phase de l’Entertainment salace qu’il s’impose lorsqu’un client lui demande si on peut le payer par carte. A des années-lumière de ces considérations bien proprettes, Tae-shik a des dettes à payer et acceptait déjà de se faire taper sans avoir le droit de retourner les coups. Pour un poète de cette trempe, c’était déjà devenir un animal. Il ne recule devant aucune humiliation.



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Le jeune délinquant, Yoo Sang-hwan, est quant à lui un putain d’animal. Le genre de fou dangereux qui n’a même besoin d’un quart de tour pour entrer en chauffe. Sa bestialité s’exprime autant physiquement que socialement. Il se comporte de manière ouvertement méprisante envers sa famille. Il ne les regarde pratiquement jamais dans les yeux. Son animalité se manifeste également par la nourriture. Thème constant d’inquiétude pour sa grand-mère (a-t-il assez mangé ?), il se coule les bols de ramen comme un gros sale et n’accepte pas de dîner avec sa famille, préférant à la manière d’un californian teenager en plein crise d’ado boire quelques gorgées de jus de fruit avant de vaquer à ses sombres occupations. L’animalité, qui confine alors à la sauvagerie, atteint son apogée lorsqu’il arrache avec les dents l’oreille d’un codétenu qui lui avait cherché des noises. Brillant clin d’œil à Mike Tyson et Alan Parker, la scène, qui se déroule dans le réfectoire de la prison, est effrayante tant le déchaînement est fulgurant. Passant du degré zéro de la violence à un moment infini de sauvagerie anthropophage, la séquence s’achève par un gros plan sur le visage ensanglanté de la bête. Gloups, il est bien loin le temps de Bob Marley.



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Deux évènements majeurs viennent le percuter de plein fouet, la mort (absurde) de son père et l’hospitalisation grave de sa grand-mère. D’un coup, ça fait deux pions en moins. Il accuse le coup et refuse de montrer le moindre sentiment alors que bien évidemment, à l’intérieur, ça bouillonne chaud. Le génie de l’acteur de ce point de vue indéniable : il arrive à jouer un corps qui crie de toutes ses forces, un corps qui transforme ses blessures en colère encore plus destructrice. C’est véritablement poignant. Dans le même temps, il reste très froid à l’égard de son frère. Face à une telle tronche le quidam, s’il n’est pas parti en courant effrayé par la gigantesque aura de bad que cette pile électrique se trimballe, ne peut se résigner qu’à un : « mais c’est quoi ton putain de problème, t’es pas un être humain ?? ». Perso je serai parti en courant.


 

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Choi Min-sik et Ryu Seung-beom se plongent dans leurs personnages avec une aisance bluffante. La façon qu’ils ont d’occuper l’espace pour répandre leur rage sur les murs est beaucoup plus poignante que n’importe quel dialogue à deux balles. D’ailleurs les dialogues sont presque inutiles dans le film. Quand ils ne sont pas franchement nuls.

 


Cependant, si les deux consuls de l’Empire des Coups de Sang gouvernent leur film à la manière des Spartiates, le triumvirat restera incomplet aussi longtemps qu’on n’évoquera pas le troisième grand personnage du film. Percutante, il s’agit bien évidemment de la Boxe. Le Noble Art se taille la part belle du film, souvent même au détriment des deux acteurs principaux. Ainsi, le film n’échappe pas à la séquence d’entraînement intensif Rocky-made en vue de la préparation au tournoi. Même si elle montée en parallèle et montre la souffrance et les sacrifices que chacun des deux consent, elle ne sert pas vraiment à grand-chose si ce n’est pour montrer la Boxe en tant que telle. Régulièrement durant le film, ce sport fait de lignes et de courbes est l’occasion de prouesses techniques. Eh oui, qui dit lignes et courbes dit mouvements de camera. Et là, le réalisateur régale.


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Parfois filmés plan fixe (combat dans la salle d’entraînement de la prison pour la qualification au championnat), d’autres fois en caméra portée (combats de foire dans la rue), la primauté est tantôt donné au combat en tant qu’évènement autonome, tantôt donné aux combattants en tant qu’ils expriment la boxe par les flexions et extensions successives de leurs poings.


La valse d’esquives de Gang Tae-shik dans son rôle de punching bag, et le focus permanent de la camera sur lui montre dans ce cas là que la primauté porte sur le combattant individuellement. Les différents clients qu’il rencontre sont à chaque fois l’occasion pour lui de montrer qu’à la manière d’un chat, il retombe toujours sur ses pattes, ou ses appuis. Les prises sont très rapides, les rotations de la caméra vont au rythme des esquives de Tae-shik. Ici, ce n’est pas le combat qui intéresse (au fond il n’y en a pas) mais bien la solitude d’un boxeur qui ne peut compter que sur sa réactivité.



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Le co mbat de qualification de Yoo Sang-hwan dans la salle de sport de la prison est pris en plan fixe. Il filme la boxe en tant que règlement de compte entre deux guerriers en furie (l’adversaire est celui qui s’est fait bouffé l’oreille !). Dans cette perspective, on peut dire que les deux combattants s’effacent pour ne laisser la place qu’à l’évènement du combat. D’ailleurs la preuve en est que durant ce combat, les deux s’enchaînent crochets dans la gueule sur crochets dans le foie et c’est le premier qui ploie face à la déferlante qui perd le combat. Après la tempête, Yoo Sang-hwan, les cocards bien là où il faut, reprend son souffle au coin. Un magnifique gros plan en contre plongée le gratifie de la victoire. Et comme par hasard, la lumière illumine son visage. Il a bien fait face à un ouragan. 

 

Avant d’atteindre la finale, on assiste dans la séquence du championnat à un très beau montage en parallèle où les mouvements de l’un sont poursuivis par ceux de l’autre. Le tout est rendu de manière très fluide et donne cette impression déjà très présente que les deux forment un même corps, une même haine.


 

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Pour ce qui est de la finale, il y a une telle attente avant ce moment décisif qu’elle ne peut pas ne pas être décevante, au moins un petit peu. Au-delà du combat (passablement long), la finale du championnat entre les deux protagonistes principaux participe d’un évènement autonome qui dépasse là encore les combattants. Le combat n’est pas filmé en plan fixe et les mouvements de cameras sont beaucoup plus nerveux. Dans ce combat, ce ne sont plus vraiment leurs poings qui cognent. Les coups pleuvent sans qu’ils n’exercent véritablement de contrôle car c’est la Boxe qui se déroule. Et finalement, les pauvres bouts de choux ne font que payer.



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Certes, ils se sont inscrits dans ce tournoi pour prouver à leurs familles que ce ne sont pas des bons à rien. Mais leur finale est déjà l’aboutissement. Le réalisateur ne pouvait prendre le risque de ternir un des deux grands montres pour donner de la superbe à l’autre. Il fallait donc que leur finale fût en fait une rétribution rendue à la Boxe.

D’ailleurs la victoire est presque anecdotique. En tous cas le perdant à l’air de s’en foutre éperdument.


Ah si quand même, à l’issue de la finale, les visages défigurés, ils parviennent enfin à lâcher enfin un sourire.   

 

Sans Congo.

 

 

 

Bonus Tacks : deux extraits du film (le son est un peu décalé suite à un problème technique)

 

Choi au comico.

 

 

 

 

Ryu distribue les kèches.

 

 

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Published by kim-bong-park.over-blog.com - dans Action
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