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24 juillet 2011 7 24 /07 /juillet /2011 21:09

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The President’s Last Bang, Im Sang-soo.

 

 

Le film est disponible sur Youtube

 

 


 

 

 

Park Chung-hee a été assassiné le vendredi 26 octobre 1979, à 19h41 pour être tout à fait précis. C’est le chef des services secrets de la Corée du Sud (KCIA), Kim Jae-kyu, qui s’est chargé de la besogne, à l’aide d’un Walther PPK chargé à bloc. La première réaction de l’appareil d’Etat a été de décrire l’évènement, par la voix du porte-parole du gouvernement, comme un « accident ». Une explication incroyablement risible au regard des enjeux. Ce décalage entre le dire et le faire est peut-être l’espace dans lequel glisse Im Sang-soo, patineur virtuose de ce que nous avons eu l’occasion de qualifier comme le « 1,5ième degré » (Une femme coréenne, The Housemaid). Kim Jae-kyu a affirmé lors de son procès : « j’ai tiré au cœur de la Constitution Yusin comme dans une bête. J’ai fait cela pour la démocratie dans ce pays. Ni plus, ni moins » (traduction de l’anglais). La Constitution Yusin (1972) fonde la IVe République de Corée de Sud et entérine le bonapartisme de la rivière Han : le Président est désormais élu pour six ans, sans limitation de mandats ; l’élection du Président se fait de manière indirecte via la Conférence Nationale pour l’Unification (un organe plus aisément contrôlable que l’ensemble du corps électoral dans l’hypothèse du suffrage universel direct) ; les conditions pour être élu Président étaient si contraignantes que seul Park Chung-hee pouvait se présenter (Clemenceau disait déjà en son temps qu’il fallait être un nombre impair pour gouverner, et que trois c’était déjà beaucoup trop) ; et enfin, last but not least, le Président peut nommer directement les parlementaires : c’est généralement considéré comme la signature du dictateur sur la toile de la société, celle qui rajoute le cachet.

 

PR7

               

  Trop la flemme de révolutionner. Trop de bat-les-couilles dans la détente. En apprenant l’assassinat de Park Chung-hee, les Etats-Unis se sont immédiatement attendus à une nouvelle guerre, en craignant une invasion nord-coréenne. Il faut dire que Kim Il-sung était du genre offensif, comme en témoigne l’attaque à la hussarde, en 1968, de la Cheongwadae (« la Maison Bleue »), résidence de la présidence de la république, par un commando nord-coréen – cette attaque ayant au passage été à l’origine d’une tentative de rétorsion sud-coréenne avec l’épisode de l’Unité 684 raconté dans le film Silmido. Pourtant, cette alerte fut vaine, il ne se passa rien, ou presque : une fenêtre démocratique de quelques mois s’est ouverte, incarnée par l’ancien Premier ministre du dictateur défunt, Choi Kyu-hah, avant d’être tranquillement refermée par le général Chun Doo-hwan qui commençait à frissonner sous les courants d’air de Séoul et Gwangju (1980). Encore une parenthèse rigolarde, un petit entredeux drôlesque, dans lequel Im Sang-soo s’engouffre avec une insolence digne de Diogène le Cynique. Marx médite sur des propos attribués à Hegel et en tire une sentence absolument désarmante : « l’histoire se répète toujours deux fois : la première fois comme une tragédie, la seconde fois comme une farce » ; Im Sang-soo s’arroge ce constat en tant que grain à moudre pour son moulin. Il fallait être vraiment inconscient pour croire que The President’s Last Bang serait une œuvre de dissection historique à la lumière de la philosophie politique, une espèce d’œuvre monumentale, cathartique et réparatrice comme le film sur Napoléon que Stanley Kubrick n’aura jamais eu l’occasion de réaliser.

 

PR10

               

Evidemment non. Trop la flemme de révolutionner et le directeur Kim est un menteur : il a tué son patron pour ne pas perdre son poste – du côté du Medef, on aurait raison d’avoir des sueurs froides si ce procédé venait à remplacer la justice prud’homale. Vous mettez une situation aussi lourdement complexe, celle d’un pays sous un régime autoritaire qui s’essouffle mais qui possède à son actif un grand bond économique japonisant, entre les mains d’une personne qui au bout du compte ne veut pas perdre son taffe : ça donne une espèce de pellicule fragile et absurde qu’Im Sang-soo prendra un malin plaisir à ourdir, n’en déplaise aux quinquas et sexas déçus, voire légitimement contrits, par le caractère désinvolte et jmenfoutiste de son film.

 

PR4

               

Im Sang-soo est un gars qui connaît son histoire universelle. Une révolution en pleine Guerre froide, entre les USA et l’URSS, c’est un peu aller de Charybde en Scylla, ou rester en Charybde. Au Ve siècle avant JC, la Grèce était strictement partagée par deux systèmes d’alliances entre une Athènes conquérante et une Sparte conservatrice. C’était déjà une guerre froide. Alors que Corinthe, à la veille de la Guerre de Péloponnèse, essaye de brancher Sparte pour entrer en conflit contre Athènes, arguant de l’insatiable désir hégémonique athénien, des émissaires Athéniens se présentent à Sparte pour rappeler les règles du jeu : « on sait bien que vous avez instauré des régimes à votre convenance dans les cités du Péloponnèse sur lesquels s’exerce votre hégémonie […] notre conduite n’a donc rien qui puisse surprendre, rien qui ne soit dans l’ordre des choses humaines » ainsi que le rapporte Thucydide. C’est triste mais c’est comme ça. Dans une telle situation, les systèmes politiques s’effondrent sous le poids de leur médiocrité, mais il ne faut rien en attendre de neuf : c’est dans les vieux pots qu’on trouve la confiture la plus coriace.

 

PR3

               

C’est peut-être ce qui ressort de la manière la plus patente de The President’s Last Bang. Dès le début. Les films dissertatifs, au rang desquels se range celui d’Im Sang-soo, contiennent pratiquement tout dès les premières minutes, comme quelques mots introductifs avant la problématique servie avec un air d’accordéon qui donne l’impression que nous allons traverser le film comme une jolie balade à Montmartre sous un soleil au beau fixe : comment un phœnix boiteux renaît-il de ses cendres ? De beaux plans aériens de Séoul, pour le plaisir des yeux – la statue de Yi Sun-sin apparaît en premier plan comme une prémonition -  succèdent à une scène réunissant des personnages qui semblent faire partie des nantis du système. A revoir cette scène, il est difficile de ne pas faire le lien avec la caricature de l’aristocratie régnant cruellement au centre du remake de The Housemaid. Seins à l’air, salons raffinés, bourgeoises défraîchies et discussions de boudoirs dans laquelle une mère finit par être traitée de salope. Dans son hélicoptère, le Président parle de ses testicules. Il y a comme quelque chose d’irrémédiablement perverti et gangréné. Le cul avant la tempête : il paraît qu’on n’a jamais autant bu et baisé en Russie qu’à l’hiver 1917, à la veille de la Révolution de février qui devait emporter le Tsar Nicolas II.

 

PR1

 

C’est sans aucun trouble que le film passe au quartier général de la KCIA, où un agent décontracté se fend de quelques pas de danse, qui rappellent ceux de Hwang Jung-min dans le dernier plan d’Une femme coréenne. De la pure décadence qui s’assume : on a souvent l’impression que les personnages des films d’Im Sang-soo n’en ont strictement rien à foutre du film dans lequel ils jouent. Pour rajouter de la margarine sur une tartine déjà pleine, un travelling latéral, brillant, balaye différentes salles de tortures alors qu’on suit en arrière-plan la marche d’un agent de la KCIA qui scrute comme dans un peep-show. Ça reste encore chargé sexuellement puisqu’on entend un tortionnaire demander à ses victimes dénudées comment elles prétendent parler de démocratie ou de révolution avec de telles verges. Des affaires de cul ont défait des empires : on ne court aucun risque avec des micro-pénis.

 

PR2

               

Pour parodier Kundera, on dirait que la légèreté est insoutenable. L’ambiance de fin de règne est somme toute bon enfant, mais l’inconscience généralisée peut exaspérer. Des élèves se demandent s’ils ont le droit de traverser la rue pendant que les haut-parleurs retransmettent l’hymne national… tout en traversant la rue : les règles strictes du régime ne semblent s’imposer qu’à l’aide d’un reste de réflexe pavlovien. Le chef d’Etat-major est ridicule comme le Dictateur de Charlie Chaplin. L’assassinat se prépare calmement au cours de la journée, on appelle un agent qui était de repos pour dépanner : il semble que ce ne soit qu’un plat de plus à prévoir pour le dîner. C’est l’histoire d’une grande famille, dans un microcosme, où les coups de pression sont discrets, mais directs. Malheureusement, on ne mesure pas que souvent, en périodes troubles, le moindre moustique peut se révéler aussi dévastateur que le pire des carnassiers. Les jeux d’influences font que chacun a ses affinités. Les courtisans sont légions : leurs grimaces font penser aux dernières gesticulations d’une poule à la tête tranchée. Le film donne l’impression d’une sorte de battement de cartes avant la partie de poker. Les teints froids et boisés, donnant tantôt dans le mauve, tantôt dans le marron, s’accordent à merveille sur ce plateau de Cluedo. Seul, sur la cuvette des chiottes, lucide comme un chacal qui sait sa fin proche, le directeur Kim lâche enfin une parole qui semble tomber sous le sens : « rien ne va aujourd’hui ».

 

PR5

               

Au milieu de cette mascarade, le Président s’apprête à mourir entouré de deux jeunes filles. Une Carla Bruni en herbe lâche deux trois notes foireuses, la garde rapprochée fait sembler de parler opposition politique, les regards sont convenus. L’actrice qui chante interprète le rôle de Sim Soo-bong, une chanteuse de Pansori célèbre qui était présente sur les lieux du crime. Elle chante un enka, ballade sentimentale, de la chanteuse japonaise Misora Hibari, Kanashii sake. Dans le film, on les voit écouter distraitement sous une langueur romaine de banquet où il ne manque plus que les esclaves numides et les grappes de raisins. Or la réalité semble avoir été tout autre puisque dans une interview de 2006 (le film d’Im Sang-soo étant sorti en 2005, il ne pouvait pas savoir), Sim Soo-bong a affirmé que la chanson avait mis Park Chung-hee en colère. Il se serait écrié : « qui a amené Japonaise ? ». Cette version contraste avec l’espèce de japanophilie nostalgique du Président, qui raconte sa fierté d’avoir été endurci par l’éducation qu’il a reçue au Kuomintang, même si Park Chung-hee a en tout état de cause mené une politique active de réconciliation avec le Japon.

 

PR6

               

Avant le moment fatidique, Im Sang-soo montre tous les recoins du palais présidentiel : certains se préparent à leur forfait, d’autres se donnent à la débauche. Dans la cuisine, le petit personnel prend une photo de groupe, ironie suprême du réalisateur : c’est comme s’il se photographiait en souvenir de la vie avant de passer à la moulinette. C’est le moment du film où les travellings chauffent la piste, la valse est envoûtante : l’histoire est entièrement mise au ban, l’assassinat ne sera jugé qu’à l’aune de sa valeur esthétique. Il prend tout le monde à témoin. Puis la tuerie commence au comble de la beuverie, les portes se ferment et l’électricité coupe pour la mise en scène d’un petit Battle Royal. Im Sang-soo film astucieusement quelques plans de haut, caméra au plafond. Du coup, on voit les murs comme du carton de pâte. On voit aussi le déplacement des personnages dans le 2D, comme si on jouait à Zelda sur Super Nintendo.

 

PR9

 

A ce moment du film, il semble difficile de se détacher de l’action de manière plus désinvolte. La balle qui se loge dans la tête du Président est tout bonnement kitanesque : le directeur Kim lâche un cri à la Bruce Lee avant d’appuyer sur la détente. Avec le recul, ce plan fait penser à un passage de The Housemaid où Euny fait une fellation à Hoon, le maître de maison : ce dernier ne trouve rien de mieux que de se gonfler les biceps, comme un crétin d’adolescent. Même distanciation. Après cette tuerie, Kim donne ses instructions en Japonais : chassez le naturel, il revient au galop.

 

PR8

               

En attendant, la mort du Président ressemble à celle de Néron : « un artiste comme moi, quel gâchis » ou celle de Jésus : « Père pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ». Le directeur Kim, qui se fait gauler, se la joue plutôt Danton Superstar : « tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la chandelle ». Pendant un temps, le chef de la KCIA a failli réussir à tromper son monde : le jeu politique s’est réinitialisé l’espace de quelques instants, ce que rendent bien les quelques plans larges de la ville vidée par le couvre-feu. C’est à ce moment qu’il aurait fallu avoir de l’aplomb sans sourciller. En 1958, à la faveur de l’embrouille générale qui régnait en France, De Gaulle aurait lâché : « le pouvoir ne se prend pas, il se ramasse ». Les quelques minutes où le directeur Kim a eu le jeu en main auraient pu changer les choses ; le film est tout d’un coup devenu sérieux.

 

PR11

 

Et puis en fait non, la médiocrité reprend vite ses droits. Untel montre sa blessure du Vietnam sur la fesse gauche, tel autre demande si le grabuge est dû à une soirée trop arrosée. Les conspirateurs commencent à craquer, l’édifice s’écroule et le vélo se met à rouler tout seul. La phrase désabusée du prince de Salina, dans Le Guépard de Lucho Visconti, résonne de manière prophétique : « il faut que tout change pour que rien ne change ». La valse des courtisans reprend, les larmes de crocodiles sont de rigueur. Où de manière plus trash : « la politique, c’est qu’une partouze de chiens errants » (Booba). Le directeur Kim, au faîte de son imposture, tente de souder ses troupes en parodiant Mao Tsé-toung : « la révolution n’est pas un cocktail ». Il aurait pourtant dû se tenir à sa petite hypocrisie. La seule morale de son assassinat, c’est un constat un peu blasé : « ce sera certainement ton frère, mais au moins ce ne sera plus toi ». Tous semblent le savoir, ce n’est pas une révolution, juste une petite révolte. Pourquoi les prendre au sérieux ? 

 

 

Misora Hibari, Kanashii sake

 

 

L'arrivée au pouvoir de Park Chung-hee en 1961 :

 

 

 

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Published by Joy Means Sick & Sans Congo - dans Drame
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