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19 septembre 2010 7 19 /09 /septembre /2010 22:25

Alors qu'est toujours à l'affiche le "remake" d'Im Sang-soo (notre article ici), on aborde la version originale :

The Housemaid - Kim Ki-young, 1960.

 

Le film est disponible sur internet : c'est par là ! 

 

thehousemaid


 

Fiche technique

 

Réalisation, scenario et montage :  

- Kim Ki-young, cinéaste de la coupure, une narration sèche et enlevée, un rythme soutenu et des plans jamais figés. Un rat dans le placard, un cri et le mari dans l'escalier, deux plans qui s'enchainent à vitesse grand V, pas le temps de faire des détours. Quand les scènes ne s'ouvrent/terminent pas sur une porte-volet tirée par un personnage, on les prend à la volée, in media res, on coupe dans le vif et plus tard dans la chaire.

 

Image :

- Kim Deok-jin, voyez toutes les captures d'écrans tout au long de l'article, c'est  au moins en partie lui qu'il faut remercier. Le noir et blanc, quand on sait gérer le gris, c'est quand même très stylé.

 

Casting :

 

- La servante : Yi Unsim (Lee Eun-shim). Visage anguleux, visage blafard, visage fascinant. « Aie confiance, aime moi »

- Le patron : Kim Chin’gyu (Kim Jin-kyu). Antithèse du personnage de la version 2010, une autre vision de l’homme : dépassé, faible, manipulé.

- Le garçon : An Songgi (Ahn Sung-kee). Les problèmes des riches enfants gâtés aux attitudes de sales gosses, c’est qu’ils finissent parfois par devenir président. On retrouve l’ami Ahn dans The Romantic President (2002) et Hanbando (2006) en chef de la nation. Dans que c’est de la fiction… hein Nico ! (On le retrouve aussi dans Duelist et Silmido).

 

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A l’expression convenue de « version originale », nous préférons l’autrement-plus-ampoulée expression de « matrice virtuelle originaire ». Aucune œuvre n’en copie une autre, quiconque s’y est tenté a vu sa mâchoire dévissée par la tranche d’un Code de la propriété intellectuelle (CPI pour les intimes). Pourtant, si le quidam-cinémateux en quête d’inspiration ne peut impunément aller à l’abordage, l’accostage discret semble permettre de mouiller autour d’une œuvre originale histoire de briller auprès des mijtonneuses du quartier Latin. C’est le cas d’Im Sang-soo avec Kim Ki-young.

 

Untitled-3 copy

 

Ainsi la scène qui ouvre The Housemaid version 1960 (TH60) et celle qui ouvre la version de 2010 (TH2010) entrent en résonnance dans une colorature cristalline. Elles n’ont rien à voir (scène de foyer dans TH60 / scène de rue dans TH2010), mais elles annoncent le film de la même manière. On est alors forcé de remettre sur pied l’évocation du spectacle de sa propre mort présent dans l’Antigone d’Anouilh. Dans TH60, la mise en abîme est presque « pédagogique », preuve en est la morale façon La Fontaine qui pose le point final du film. En un sens, il y a un rapport ingénu et spontané à l’audiovisuel. Un peu comme De Gaulle servait ses leçons à la population française des années soixante encore pucelle face à l’unique chaîne de l’écran de verre qui trônait dans sa salle à manger. Dans TH60, la famille du pianiste est bien heureuse d’acquérir enfin son poste de télévision. « Nous sommes maintenant les plus riches du quartier » se réjouit leur fille. Dans TH2010, progrès technique oblige, l’unicité du point de vue qu’impose le poste de télévision, est démultipliée dans un raz-de-marée de réseaux sociaux. L’ouverture de TH2010, nerveuse, saturée, cisaillée, est « dans », « en plein milieu de » la vie. Cette immersion totale dans une scène de suicide est technologiquement justifiée : la télévision et la connexion internet trouvent désormais refuge dans les téléphones portables (tiens, les téléphones portables : The Chaser). Et finalement pour le lien physique entre TH60 et TH2010, c’est la servante de TH2010 qui se sacrifie. Elle veut aller voir la scène du suicide, un peu intriguée, un peu amusée de cet évènement à contretemps de son quotidien. Dans son petit sourire malicieux se forme la sentence dont le professeur de piano de TH60 fera une morale « tout ceci ce n’est qu’un film, mais faites attention tout de même ». Im Sang-soo fait application de ce constat de manière immanente par le jeu de ses acteurs : ils semblent se moquer de leur propre personnage, c’est peut-être ça le 1,5ième degré. Ainsi, le professeur de piano de TH60 s’échappe totalement de son rôle en piétinant au passage la molle distanciation brechtienne, et sert, avec une assurance à la John Wayne débarquant sur les plages de Normandie, un plateau de baffe au cinéma : je parle à la caméra si je veux.

 

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Pour enfoncer le clou, rien de mieux qu’un martelage expressionniste de cosaque. Le jeu de ficelle dans lequel sont engouffrés les deux enfants de la famille du pianiste durant le générique semble claironner le nom de la catastrophe. Au moment où la Corée du sud prenait son envol à l’aide du protectionnisme éducateur, on pourrait presque parler d’un expressionisme éducateur émaillant les intersections de TH60. Appliquant scrupuleusement les bulles pontificales des grands maîtres allemands, Kim Ki-young dessine des inserts gros comme la lune et trace à la règle les sections de ses cadres comme les Etats européens ont décidé des frontières en Afrique.  La verticalité est bien évidemment présente (omniprésence de l’escalier), et la diagonale tranche la pellicule comme il le faut (L’Enfance d’Ivan de Tarkovski sort deux ans plus tard, or certaines diagonales sont troublantes de similitudes). Les plans de coupe qui jonchent TH60 rappellent, pour ceux qui seraient miros comme des taupes, le contexte du pays et soutiennent la narration comme on souligne deux fois un rendez-vous important. Paradoxalement, la perspective sociétale de TH60 (dont TH2010 se libère les doigts dans le nez – nous y reviendrons) n’empêche pas Kim Ki-young de travailler sa dynamique. Alors que cette approche s’approprie généralement un style « plans-cadres » qui tapisse les péripéties misérabilistes des protagonistes (voir sur ce point : Peppermint Candy), Kim Ki-young remblaie à la rétrocaveuse le contexte social qu’il s’est donné : les travellings, amples et généreux, rectilignes et courbes, vissés, asymptotiques, accélérés, tiennent les rennes durant tout le film. Sur ce constat, bien couillu celui qui reprochera à Im Sang-soo l’exubérance et la gratuité de sa mise en scène qui, à côté, pourrait donner l’impression d’une messe dans une nef désespérément vide.    

 

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Une grosse dédicace s’impose au plan montrant les rats morts sur un plat de riz ; l’opposition entre les deux thèmes (nourriture=santé / rats=maladie) associée à leur proximité rendue possible par le fait que les rats semblent humainement allongés sur le plat, est proprement angoissante. Entre attraction et répulsion, cette vision cauchemardesque introduit la figure de la servante, pièce centrale du dispositif (Lee Eun-shim). La servante a un visage anguleux, vicié, triangulaire et losangeomorphe à la fois. Un visage incisif et décisif. Sans tomber dans les déboires de la physiognomonie, on peut affirmer sans trop sourciller qu’elle semble trimballer quelque chose de louche la petite. Alors qu’elle fume, portant sur ses épaules la désapprobation sociale, le mari lui file une clope au lieu de la réprimander. Comme dans TH2010, on ne tient pas le statut quo : les protagonistes cherchent la merde. Le mari de TH60 n’a rien à voir avec celui de TH2010. Indécis et veule, il se fait presque forcer la main par cette figure d’épouvantail, toujours à fouiner, à écouter au porte, comme un fantôme. Elle est presque constamment de dos à la scène qui se joue et le visage un peu de biais pour échapper à la vue du spectateur. Véritablement, elle séduit (étymologie, latin seducere = détourner). En se dérobant deux fois, elle est essentiellement traîtrise. Tiens une idée comme ça, c’est comme si Im Sang-soo avait découpé le personnage de la servante initiale pour en faire la vielle gouvernante et la jeune servante dans son TH2010. Par le même mouvement, il explose toutes les stats du mari - le mari de TH2010 se gonfle les biceps lors des fellations comme pour venger l’humiliation de celui de TH60, et fusionne les deux enfants de TH60 dans le visage androgynique de la fille du TH2010. Dans la mesure où on ne peut pas seulement faire l’enquête à charge contre la servante de Th60, si vous avez bien suivi l’équation, un résultat s’impose : l’épouse reste incroyablement débile dans les deux films.

 

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D’une certaine manière, c’est peut-être à travers l’épouse que cette famille est rongée par une sorte de faiblesse, un « manque de » ou état constant de manque, là où la famille de TH2010 est plutôt malade de sa toute-puissance. Dans les deux extrêmes, les comportements de petits salopards existent (TH60 : le frère se moque de sa sœur handicapée / TH2010 : la belle-mère pousse la servante).

 

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On veut du social ! On veut du social ! Mais oui, mais oui calmez-vous les enfants voyons. L’épouse de TH60 porte les stigmates de la petite-bourgeoisie, elle n’est jamais rassasiée. Lénine pouvait s’en bouffer les c… à l’époque déjà: « les ouvriers sont devenus trade-unionistes ». L’épouse tombe sur un rat dans son foyer qu’elle veut CSP +. Voilà le drame : vouloir paraître au-delà de ce que l’on est. On tient le peuple par la religion, l’alcool et le crédit à la consommation, les fondamentaux n’ont jamais vraiment changé. Il faut travailler, il faut garder son travail, ne pas se faire virer. « Je vais reprendre la couture » dit-elle, craignant manquer d’argent. L’achat de la télévision sonne le glas de la liberté et proclame le triomphe du mimétisme capitalistique. Henry Ford se fout bien de leur gueule : « tout le monde peut choisir la couleur de sa Ford T, pourvu qu’elle soit noir ». Regardez-les, ce sont les plus riches du quartier. 

 

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The Housemaid version grand-père s’est gravé dans la roche classemoyenneuse friable. Ici, la famille du professeur de piano possède une demeure exigüe comparée au centre commercial dans lequel vivent les happy-fews de la version 2010, mais elle semble tout de même au-dessus du standard de l’époque. S’ils sont en galère de thune, thème récurrent dans la bouche de la femme du professeur, Im Sang-soo a eu la délicatesse de définitivement régler le problème pour son The Housemaid post soviétique, et on ne peut que lui en être reconnaissant. Déjà parce qu’on est imposable à l’ISF et que vivre à Gstaad c’est sympa, mais c’est vite chiant. Surtout parce qu’en invalidant l’excuse du social, celle qui endort la gauche française depuis une bonne décennie et qui réduit, à chaque fois qu’elle frappe, la lecture de films qui n’en avaient pas vraiment besoin, il déploie le potentiel de ces personnages sur un espace vierge qui n’est pas objectivement biaisée. Les caractères peuvent alors voler de leurs propres ailes.

 

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Dans les deux films, la servante tombe enceinte, et se trouve contrainte à l’avortement. Sauf que là où Im Sang-soo a bloqué la situation dans le TH2010 par le lien unissant la servante et la fille de ses employeurs, la servante du TH60 tue le fils de son amant-employeur. Là, le rapport de force change, ça devient social : on ne peut pas éclater en scandale, car il faut garder son métier, il faut payer les factures, etc. Encore une fois, en mettant le social de côté, Im Sang-soo rend l’histoire tragique, et pose sa servante face à une question qui est superbement formulée dans le titre d’un épisode de South Park : « How Can You Ground the Ungroundable ? » (Comment punir ceux sur qui les punitions ne font rien ? – nous reprenons à notre compte l’expression anglaise, plus ramassée, qui nous semble exprimer l’idée avec plus d’impact). D’où le sens de la scène finale du TH2010 ; la servante du XXIe siècle part en beauté en espérant en toucher une, tout en faisant bouger l’autre, pour reprendre l’expression d’un ancien grand (par la taille) président de la République.

 

CQFD.

 

Amen.

 

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BONUS

 

On parle d'expressionisme allemand? de diagonales? d'inserts? M Le Maudit est sur youtube, l'occasion de réviser ses classiques. On vous invite aussi à jeter un coup d'oeil à la "chaine" youtube de Luckystrike502 qui risque bien de vous plaire.

 

 

 

 

 

1960, Corée du Sud, Cho : "love is not a disgrace"

2009, Angleterre, Didier Drogba : "it's a fucking disgrace"

Ils ne parlent pas forcément de la même chose mais dans nos têtes déformées y a un écho.

 

 

 

 

  "Aie confiance, crois en moi [...] Souris et soi complice. Laisse tes sens glisser vers ces délices... tentatrice."

Si j'ajoute l'escalier, le petit garçon et "attention on va descendre" j'obtiens ?

Autre piste: Kaa (serpent = gros ver) // servante + le foyer bourgeois et ses rats // la pomme et son ver...

 

 


 

Et puis un peu de culture pour finir :

L'Exposition Le ciném expressionniste allemand à la Bifi :

 

CLIQUEZ ICI

 


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Published by Kim Bong Park - dans Horreur - Fantastique
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commentaires

Sans Congo 01/10/2010 00:54


Merci pour le passage du discours mental au discours écrit !
Un petit geste pour toi, un grand encouragement pour l'humanité (non juste pour nous en fait...)

A plus !


I.D. 30/09/2010 18:09


The Housemaind versus '60, Drogba, M le maudit, tout ça de mélanger c'est de la bombe en somme. Quoique Drogba, je sais pas trop... je me tâte...

J'ai déjà pu le noter lorsque j'étais de passage dans le coin à flâner et à qualifier certains billets par un : article sympa (dans ma tête). Un de plus donc. C'est tamponné.