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16 octobre 2010 6 16 /10 /octobre /2010 18:53

Heaven-s_Soldiers_film_poster.jpg 

 

Heaven’s soldiers, Min Joon-ki

 

Faire croire à ses parents qu’on révise ses cours d’histoire en regardant Le jour le plus long, c’est là peut-être un des enjeux principaux de la dernière année du collège, genre « Si mais t’inquiètes ! La prof a dit qu’il fallait bien connaître l’opération Overlord ! Fuck quoi ! » (Au passage : les Américains ne déçoivent jamais quand il s’agit de trouver un nom à leurs opérations militaires). Malheureusement dans le cas qui nous intéresse, nous doutons fort que le jeune séoulite, quatorze ans à tout casser, acnéiforme d’apparence extérieure, des oreilles dont dégoulinent les accords croustillants d’une chanson de Lee Hyori mais globalement heureux, parvienne à convaincre ses parents, père cadre sup’ chez Samsung, mère au foyer, que Heaven’s soldiers est un film idéal pour réviser l’épisode des invasions japonaises de la toute fin du XVIe siècle. Dommage boy, c’était bien tenté.

 

HS3

 

Sympa, sans prise de tête, Heaven’s soldiers est une sorte de version beta de Welcome to Dongmakgol. Par un tour de passe-passe scénaristique anodin et fulgurant, une bande de soldats nordco essaye de voler une ogive nucléaire. S’en apercevant, une bande de soldat sudco tente de les arrêter. Au milieu des tirs, une jeune femme qui semble être une spécialiste physique nucléaire. Puis boumtchaka, une comète dont le cycle est exactement de 433 ans passe dans le ciel en déchirant la nuit, bleu pétrole et étouffée, d’un voile lumineux ressemblant à une aurore boréale savonneuse, puis bouleverse les polarités chronologiques et renvoie tout ce beau monde exactement … 433 ans en arrière. Soit en 1572, sous la dynastie Choseon. Sur place, ils retrouvent un certain Yi Sun-sin, encore inconnu à l’époque, et dont le faciès estampillera fièrement les pièces de 100 wons … 433 ans plus tard. La menace barbare entourant le Royaume forcera les Sudco et les Nordco à se battre ensemble pour défendre la patrie éternelle, la patrie unifiée, la patrie coréenne allégoriquement représentée sous les traits de Yi Sun-sin, Superstar des livres d’histoire.

 

L’Amiral Yi Sun-sin, guerrier légendaire (mais bien réel), sorte de Napoléon local, le pouvoir politique en moins mais le bénéfice du doute en plus, entrerait facilement dans la catégorie des gens que l’Histoire-Ne-Peut-Pas-Toucher. Il s’est brillamment illustré lors des invasions japonaises de la péninsule coréenne de 1592 à 1598 en balayant d’un revers de la main les escouades nippones qui crurent bon croiser dans son secteur. L’histoire rapporte qu’il n’a jamais perdu un navire mais qu’il en a coulé plus de mille chez ses ennemis. Bref, un gars super intéressant dont la page wikipédia relatera les faits d’armes avec abnégation plus courbée (cliquez ici). Malgré cette stature quasi-mythologique, Heaven’s soldier se déroule en 1572, donc avant que Yi Sun-sin ait eu l’occasion de faire parler de lui. Et là, patatrac : le type est pleutre, bon vivant, bon cœur mais mou et faible. Bref, il ne sait pas se battre, et c’est le moral des soldats sudco qui en prend un coup.        

 

Statue of Yi Sunsin - Cropped

 

Avant d’allez plus loin, on évacue vite fait le Welcome to Dongmakgol, les questions nationalistes, tout ça. Alors oui WtoDMG est dans la place : des soldats Sudco plutôt cool, des soldats Nordco qui cherchent la merde, une meuf mignonne entre les deux, de pauvres villageois victimes d’un agresseur, la gentillesse primitive et dénuée de vice d’un peuple face au cynisme des forces occultes qui n’ont de raisons d’être sur Terre que celles visant à l’exterminer, puis l’union sacrée Sudco / Nordco, la fusion, Gogéta contre Super Bou. Oui aussi pour le nationalisme, mais enfin : quel peuple, quel pays n’en fait pas un peu ? Bon oui, ici encore les barbares envahisseurs sont des tueurs d’enfants, mais enfin, qui n’a jamais écrasé un enfant comme ça, sans faire exprès ? Heaven’s soldiers reste très largement dans un bon délire, et ne s’approche jamais du sas de sécurité contenant le point de non-retour qui sépare le cinéma de 2009 : Lost memories.

 

HS5

 

Ces clarifications préliminaires effectuées, il ne nous reste plus qu’à nous délecter de tout ce qu’on a trouvé très sympa dans le film. Tout d’abord, le voyage dans le temps. La confrontation du monde moderne et de la préhistoire, hum du XVIe siècle. Ce film a le mérite de répondre à quelques unes de nos interrogations et de nos fantasmes les plus fondamentaux concernant le voyage dans le temps. En premier lieu, l’utilisation des armes modernes. Heaven’s soldier règle directement la question en faisant atterrir la bande de 2005 en plein milieu d’une bataille. Et forcément, ils sont là, au milieu, comme des cons, donc ils utilisent leurs armes. C’est très jouissif et presque injuste : quelques grenades sont balancées dans le tas, histoire de faire valdinguer le gueux et asseoir leur autorité de « soldats venus du Ciel ». Dans le même ordre d’idées, un grand merci pour la séquence de guerre finale : les soldats du futur vident leurs chargeurs sur des barbares comme s’ils jouaient à la Playstation avec tous les codes débloqués. C’est très sympa : on regrettera peut-être que leurs derniers chargeurs se vident trop vite, laissant place à du combat rapproché qui, quoique plaisant et intense, enlève le plaisir défoulant du geek qui finit son jeu facilement en employant une débauche de moyens.

 

Heaven’s soldiers joue aussi avec un deuxième aspect sympa du voyage temporel : le tourisme. En gros, l’idée c’est que ce film développe une conception complètement décontractée du voyage dans le temps. Personne ne panique vraiment. Si on se préoccupe de la manière de revenir dans le futur, on n’en fait pas non plus tout un fromage. Ce continuum patriotique, voulu ou subi, participe également de cet aspect « bon délire » que dégage le film. Et peut-être que (attention ce qui suit est une lecture audacieuse :) cette stratégie de représentation est un parti-pris pour dire que la Corée est une, restera une, éternelle, ensemble, tous, unité, amitié et fraternité, bonheur, joie, etc. D’ailleurs, dans WtoDMG, nous avions évoqué l’aspect « hors du temps » du village : ce choix va dans le même sens. En tous cas, les époques (passé et futur) se mélangent à merveille. D’abord le futur s’injecte dans le passé : l’apport des armes évidemment,  mais aussi et surtout ce plan anodin dans lequel une petite fille mange le premier Snickers de l’histoire de l’humanité, quelques siècles avant l’heure. Ensuite, le passé s’infiltre dans le futur : les soldats se prennent en photo dans le passé avec des aspects typiques de l’époque, ils achètent de la poterie pour les revendre à leur époque ou, le comble, ils demandent des signatures de Yi Sun-sin. Super bonne idée tiens. On pense toujours à la projection dans le futur pour faire fortune genre « ah si je voyais l’avenir, je pourrais deviner les numéros du loto ». Mais dans le passé, imaginez combien peut rapporter ce trio gagnant : acheter un set de cuisine à Carthage ou à Babylone, se prendre en photo avec Jules César, et demander un autographe à Jésus. Avec un coup comme ça, on est refait sur plusieurs générations.

 

HS6

 

Toujours dans le jeu des malentendus intertemporels, on peut évoquer le rapport des habitants du passé avec les armes « du futur ». Le film met très humblement en scène l’ignorance des hommes. Ainsi, dans un simulacre de procès, le procureur du Royaume va demander à deux soldats capturés quelle est l’utilité des grenades qu’ils portent avec eux. S’ensuit alors un jeu comique très drôle par lequel le procureur goupille et dégoupille la grenade innocemment pour faire parler les deux soldats qui sont pris d’une terreur paniquée. Bref, une idée astucieuse d’incompréhension technologique. On pourrait prendre également l’exemple de Yi Sun-sin, qui vole les armes des soldats, et qui ausculte une mitraillette en pointant le canon contre son visage et en appuyant plusieurs fois sur la détente. Sachant que le bonhomme est censé être le plus grand guerrier Coréen, cette image est presque touchante. Pourtant, dans les deux cas, ces exemples ne semblent pas anodins, et doivent trouver un certain écho avec l’époque « moderne » dans laquelle les soldats Nordco essayent de voler l’engin nucléaire, pour laver l’honneur de leur pays, dont ils considèrent l’histoire comme honteuse, du fait des invasions répétés qu’il a connues. D’une certaine manière, on peut interpréter leurs actes comme étant inconsidérés et ignorants, parce que le poids et le sens de la technologie nucléaire leur échappent. Si la première lecture de cette grille permettrait de conclure que le film est plutôt pacifiste (l’homme n’a pas la sagesse requise pour manier l’arme nucléaire), une seconde lecture permet de vite reprendre les choses en main : en fait, ce ne sont pas les armes qui comptent pour se battre, ce qu’il faut, c’est du cœur.   

 

HS1

 

L’élément central du dispositif, c’est bien entendu le Yi Sun-sin à « visage humain » que propose ce film. C’est bien de lui qu’il s’agit lorsque nous parlons de cœur. Il serait déjà fort à propos, indépendamment des spécificités culturelles qui pourraient justifier tel ou tel traitement, de saluer l’apparente désinvolture et la légèreté assumée avec laquelle ce film traite ou évoque ce monument de l’histoire coréenne. Chez nous, la posture est diamétralement opposée : inutile d’imaginer Anne Roumanoff dans le rôle de Jeanne d’Arc (quoique, ce n’est peut-être pas plus mal).

 

Dans leurs rapports avec Yi Sun-sin, les soldats Sudco ont un comportement très intéressant. Eux connaissent déjà la gloire future de l’amiral, et s’étonnent de ce que cet homme soit si banal. De ce fait, ils vont chercher à faire éclore de force le Yi Sun-sin légendaire en l’obligeant à s’entraîner, à se battre, etc. Nous sommes là dans l’ordre des prophéties auto-réalisatrices. La boucle est totale : les soldats sudco ont été entraînés dans le respect absolu de Yi Sun-sin, ils expliquent à Yi Sun-sin qu’il est Yi Sun-sin, Yi Sun-sin se révèle à lui-même, il pourra par la suite inspirer les futurs soldats sudco. Comme nous ne pouvons pas nous contenter d’un serpent qui se bouffe la queue, il s’agit de se dégager de ce paradoxe en dérivant à partir de celui-ci. En fait, la clé du problème, c’est le cœur, le courage. Yi Sun-sin a en lui quelque chose qui pourrait le faire naître à l’histoire, mais il a besoin de circonstances qu’il pourra interpréter allant dans le sens d’un appel à l’Histoire : un soldat sudco utilise une astuce malicieuse en faisant semblant de lui lire sa ligne de vie pour lui annoncer bien évidemment un avenir glorieux ; ce soldat est ensuite tué par les barbares ; Yi Sun-sin est enlevé par les barbares. Ainsi, une séquence signifiante s’enclenche en lui qui permettra de faire émerger le héros.

 

HS2

 

Heaven’s soldiers adopte donc une position profondément démocratique et républicaine. Tout le monde, à condition bien évidemment d’en avoir eu les facultés, aurait pu devenir Yi Sun-sin : il s’agissait d’être au bon endroit, au bon moment, et de frapper là où ça faisait mal – enchaînement que Machiavel nomme la virtu, qui fait la différence entre ceux qui sont montés sur la scène de l’Histoire, et ceux qui sont restés en coulisses. Cela semble bien être le cas de ce Yin Sun-sin. Pourtant, l’amiral n’abandonne pas son style de petit n’importe qui, il ne se gonfle pas et s’applique à rester lui-même. Lorsque le chef des soldats Sudco - le Franck Lampard d’Une femme coréenne-, épaulé de son second - la tête de pine de Crying Fist qui se fait arracher l’oreille par Ryu Seung-beom- mettent en place les exercices pour entraîner l’amiral, Yi Sun-sin reste stoïque : ces conneries, ça l’emmerde profondément. On n’est pas dans Silmido, et entertainment oblige, l’entraînement ne prend pas. L’esquisse d’une morale se forme qui réjouira les gringalets : on remue ses méninges, on ne devient pas Yi Sun-sin en ayant de gros biceps. Une variation autour de ce thème, pour tous les rêveurs, a été formalisée sous le fameux théorème de Mourinho : appartenir à un ensemble n’est pas une condition nécessaire pour réussir dans cet ensemble – le corollaire étant conséquemment que l’intelligence et l’audace suffisent.

 

HS4

 

Le cœur donc, et le charisme. Lorsque les soldats Nordco et Sudco tentent de recréer artificiellement, dans la petite cour de Yi Sun-sin, le 38e parallèle à l’aide d’une petite démarcation foireuse faite en paille et nouée à la va-vite, l’amiral devient furax et kicke la palissade sous prétexte qu’on ne fait pas ce genre de choses chez lui. Amis exégètes, vous vous délecterez donc de cet évènement dont la signification requiert vos talents les plus poussés. Papa n’aime pas qu’on se batte entre frères, et distribue des remontrances au moindre écart. Au Nordcos en particulier, qui semblent confondre le Cher Dirigeant et le Chungmugong : médiocre faute de goût que les Sudcos méprisent. A un point tel que parfois, on se demande si les réalisateurs n’essayent pas de leur faire passer des messages, au vrai sens du terme, de l’autre côté de la frontière. Comprendre : pourrait-on avoir des statistiques sur le taux de diffusion des films sucdo en Corée du Nord ? Tiens ça pourrait peut-être faire un sujet ça : la communication de part et d’autre du 38e parallèle par œuvres cinématographiques interposées. En revanche, c’est déjà une autre histoire…  

 

 

BONUS (bah ouais mon gros) :

 

Si tu veux écouter Lee Hyori, tout seul, en cachette, je sais pas, dans les toilettes par exemple, je te conseille U go girl, ça bounce (petit cochon va)

 


 

Et si tu veux en savoir plus sur Yi Sun-sin, je te conseille le drama Immortal Amiral Yi Sun-sin. Voici l'épisode 96, la bataille de Myeonryang, une sorte de hat-trick. Il a tellement mis la misère aux Japonais qu'ils le considèrent comme une sorte de demi-dieu, c'est dire. Par contre, pour le brevet, ça ne va pas te servir à grand-chose.

 

 


 

 

José Mourinho / Yi Sun-sin, on n'a pas le même maillot, mais on a la même passion

 

 

 

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Published by Kim Bong Park - dans Comédie
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