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25 août 2010 3 25 /08 /août /2010 22:48

Fiche technique (sélective) :


Réalisation et scenario : Lee Chang-dong, récompensé par le prix du scenario sur la Croisette, sujet de nos admirations les plus sincères.

 

Casting : Jeong-hee Yoon (Mija), parisienne depuis sa retraite au milieu des années 90… Un retour aux affaires tonitruant. Coquette et naïve, jamais dépassée pourtant, un personnage d’un autre temps.

 

Les passages en italique entre guillemets sont extraits d'une interview de Lee Chang-dong donnée à l'Huma : cliquez ici

 

affiche-poetry

 

Mija a 65 ans. Enfin non, 66 précise-t-elle coquettement au médecin. Elle a mal à l’épaule, c’est comme… comment dit-on déjà… de l’énergie… de l’électricité. Oui c’est ça, comme si de l’électricité traversait son bras. Ces derniers temps Mija a du mal à retrouver certains mots. Mija porte des robes à fleurs un peu kitschs, Mija a des yeux qui pétillent et un sourire qui brisa bien des cœurs. Elle appartient à un autre temps Mija.  Elle s’en rend compte chaque fois qu’elle essaie de comprendre Wook, le petit fils qu’elle élève seule, l’adolescent sale et malpoli qui mange des chips devant la télé et met sa musique trop fort. Elle vit dans un autre monde cette belle grand-mère, un monde où poésie rime avec beauté. Elle aime les fleurs, elle aime regarder son petit-fils manger. Un jour, elle s’inscrit à un cours de poésie. Mais la vie la rattrape sans lui apporter de bouquet de roses : son petit-fils a participé à un viol collectif qui a entraîné le suicide de la victime. « Rien d’agréable en effet ». Alors elle cherche à comprendre et enquête à sa façon, avec un cœur de poète qui peine à produire des vers.

 

Poetry commence par une rivière. Un beau sujet la rivière dans le cinéma coréen, on y reviendra. Conscient que les premières lignes de son poème doivent être parfaites, l’ami Lee se fend d’un fondu superbement lent, un effet éblouissant dans tous les sens du terme. Puis il enchaine les plans comme des tableaux avec une unité de temps religieusement respectée. « Il ne faut pas enjoliver. Ce qu’on voit sur l’écran est ce qu’il y a de plus proche de ce qu’on voit dans la réalité. » Voilà, ça commence par des scènes où durée réelle et durée fictive se confondent. Beaucoup de plans séquences aussi. A 56 ans, Lee Chang-dong sait prendre son temps et nous pousse à être attentifs aux détails, à nous ouvrir. Tout ça le professeur de poésie l’expliquera plus tard et, comme dans toutes ses interventions, il sera très juste. Il s’agit de « voir vraiment ».

 

poetry

 

 

« Je m’intéresse plus aux situations qu’à l’anecdote. Quand je fais un film, la question qui me taraude, quel que soit le personnage ou l’événement, est l’idée du film. Ici, la question est : jusqu’à quel point une ligne de texte peut-elle changer la réalité ? ». Quelques réponses dans le film : ces lignes de texte dessinent des fuites et des boucliers rouge sang comme les amarantes. Finalement elles se mêlent à la réalité et aident Mija, et son estomac peuplé d’enzymes fatigués, à la digérer.

 

Lee Chang-dong n’a peut-être pas de flingue à la ceinture mais quand il parle, on l’écoute. Alors s’il dit que la question du film, ce sont les lignes de texte, on ne peut qu’acquiescer. Mais autour de la poésie, il y a un thème qui au fil des minutes se veut de plus en plus central et finit par se tordre, lui aussi, en point d’interrogation. Le conflit des générations.

 

Des questions, on pourrait aussi en poser à Lee Chang-dong. Pourquoi a-t-il tenu à l’écart toute une génération ? Son histoire comporte une grand-mère et un petit fils, la mère est absente. Ces gens qui travaillent, ces adultes dans la force de l’âge, n’ont pas le temps pour la poésie. « Ecrire de la poésie… Pourquoi faire ? ». A chaque problème ils veulent une solution. Une solution oui, la solution non. Cette solution c’est souvent l’argent et pour la pauvre Mija c’est un problème. La quasi-totalité des personnages dont l’âge est compris entre 25 et 55 ans résument la vie à une équation mathématique qu’ils veulent simplifier au maximum pour atteindre un résultat convenable dans ses approximations. Les autres sont inscrits au club de poésie. Ce n’est pas par hasard que Lee Chang-dong est allé chercher l’éblouissante Jeong-hee Yoon, elle aussi appartient à une autre génération.

 

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Sur l’écran l’opposition entre le nouveau et l’ancien éclate au détour d’un plan, à la faveur d’un dialogue, à la merci d’une scène. Elle est tout d’abord incarnée par les personnages de Mija et Wook. Opposition ou incompréhension, et un dialogue sur les téléphones portables dans la salle du trône du sieur Wook, la cuisine de sa dévouée grand-mère. « Il est chef ». Un plan, celui de l’inscription au cours de poésie. Dans la salle du fond des jeunes filles exercent leurs jeunes corps à des danses qui n’ont de traditionnelles, celle des clips MTV. Cette musique envahissante on la retrouve quand Mija tente de se concentrer sur sa pomme, de la voir vraiment, d’en extraire quelques vers que l’on servira à la poésie. Dans sa chambre Wook écoute Fun Radio à fond, enfin la version coréenne. D’invasion il est encore question quand Wook invite ses potes dans sa chambre. Pas de quartier, terre brulée, il ferme la porte à clé et enferme sa grand-mère à l’extérieur de son monde.

 

Mais tout ce qui s’oppose se rencontre et les liens entre le vieux et le jeune âge sont nombreux. Quand on demande à Mija pourquoi la poésie, elle parle de l’école primaire et des prophéties de sa maitresse d’alors. Entre cet épisode et sa vie actuelle, un vide sidéral, l’âge adulte aussi appelé âge de raison. « Elle était petite et moche, je me demande pourquoi ils ont fait ça » s’interroge l’un des pères des adolescents. « En ces temps où la poésie agonise… »

 

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Selon les mots fameux que l’on peut glaner ici et là, la rose est sans pourquoi. Elle ne dure qu’un matin. Elle pousse sur du fumier. Poetry, n’est-ce pas. La rose, triste lieu battu et rebattu, ouvre la voie au paradoxe de la poésie. Réclamée en tout point, présente nulle part. La poésie n’existe pas, il n’y a que des moments poétiques. La poésie est une limite incertaine, mais néanmoins souhaitable, à l’élan et au travail poétiques qui seuls subsistent. Poetry n’est pas la poésie, c’est l’écriture d’un poème. Booba : « mon rap, un poème sans poésie ».  

 

Mija et son poème. Le poème ne viendra pas à elle, elle ira au poème. L’écriture est un cheminement, tortueux, qui emplit l’outre corporelle d’images, de perceptions, de sensations, de sentiments. Poetry est un retour, une incantation. Un pont, une rivière et ses berges se répètent chez Lee Chang-dong. En son for intérieur, Mija vibre. La recherche poétique implique une vibration, un retour sur soi qui donne l’impulsion à un dépassement. Mija recherche son poème, elle s’inscrit à un cours de poésie. Mais Mija, atteinte d’Alzheimer, perd ses mots. Aïe. Ma pauvre mère, c’est le monde qui se dérobe pour toi. Les verbes resteront, ils forment le témoignage de ton corps, mais les mots... Il s’agira donc de se réapproprier les choses, de façonner le monde à son image. On s’attardera sur les fleurs, les abricots juteux. L’esprit se reflore, le sens nouveau des mots remontera à l’existence. L’élan poétique est toujours une vibration. Mija pointera du doigt : etetet. Belle accumulation poétique se soustrayant à l’autorité du « est ».       

 

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Quitte à subir les interventions égrillardes d’un policier, quitte à supporter un petit-fils violeur, quitte à chanter la beauté de fleurs en plastique, autant se retrouver un instant dans la nature, s’asseoir, attendre la pluie, entendre les feuilles frissonner. Pour Mija, Lee Chang-dong réduit les bruits pour ne faire émerger qu’un seul son, éclatant. Le professeur de poésie l’exposait brillamment : le poète, c’est quelqu’un qui voit, qui écoute, qui perçoit. Avec ou sans la fée verte, le troisième œil du poète se cogne contre le fond des objets ; il se noie dans leur profondeur. Le poète ne dit pas ce qu’ils sont car on ne saurait épuiser un être. Mais, juste un instant, avoir une sensation qui ébranle le corps. Le cosmos est néantisé, l’attention est toute entière tendue vers ce cri, cette fulgurance, ce déchirement.

 

Mija s’accroche pourtant à une idée de la poésie. Elle n’est pas grivoise, elle n’est pas simple, elle n’est pas abjecte. Et pourtant, inconsciemment, le travail poétique se fait à partir de son quotidien, pénible. Mija demande comment avoir l’inspiration, les réponses sont empruntées. Seule encore, presque prophétique, surgit la réponse du professeur de poésie : « le plus difficile n’est pas d’écrire un poème, le plus difficile, c’est d’avoir envie d’écrire un poème ».  L’instant poétique ne réside pas uniquement dans ces fleurs, dans ce soleil, dans cette pomme, dans ce chant d’oiseaux. L’inspiration, c’est se verser dans le cosmos, dans tout ce qu’il contient de grand, de fort, de faible, de salé, de triste, d’innombrable. C’est une évacuation. Le récipient se remplit doucement, puis il est plein, et il déborde : l’inspiration est toujours une urgence. Elle s’impose, elle est évidente. Il fallait que ce soit cette phrase, ce mot, cette virgule, ce souffle. L’inspiration est un soulagement, enfin. Le poème était suspendu, il allait tomber, il fallait qu’il tombe. Reste l’évènement, le déclic. Le moment de la réconciliation. La grande difficulté du poème, c’est la défaillance du langage.

 

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Ecrire un poème, c’est miser sur le plus grand diviseur commun à l’humanité. Donc, frapper tous azimuts : on se souvient du purin, du viol, de la maladie, des injustices. Les grandes œuvres se moquent des petites peines. Les grandes œuvres répondent au monde, elles parlent pour les animaux.   

 

Enfin, Mija accouchera de son poème. Dans la Valse de pantins de Martin Scorcese, Robert de Niro accouchait finalement de son sketch. A contextes différents, l’idée reste la même. A mort la poésie des marguerites, la poésie qui n’en est pas. Mija écrit un poème à son image, à l’image de l’humanité.

 

Poetry, à notre sens, est un film qu’il faut laisser décanter, sédimenter, comme un bouquin de Zola. Il fait partie de ces films qui sont toujours bon à voir, même si on a l’impression de s’ennuyer en le visionnant. Au bout du compte, il en reste toujours quelque chose de bénéfique, un lointain souvenir nostalgique.

 

« Les films qui tentent de répondre à ce genre de questions apportent des réponses fausses. Prenez les films hollywoodiens, la justice sort toujours victorieuse. Ce n’est pas avec ce genre de films que la justice peut progresser. Je ne suis pas sûr de ce que je veux vraiment. Que le public qui rencontre le film sorte transformé même si c’est de façon minuscule et invisible. Qu’il n’oublie pas le film et que celui-ci le travaille, même si ce n’est qu’un petit peu. »

 

Sans Congo & Joy Means Sick

 

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BONUS

 

 

Conférence d’Yves Bonnefoy sur la parole poétique.

Le grand poète livre sa réflexion sur la parole poétique, une conférence très instructive, pour ceux que ça intéresserait. Nous retenons ce lien car il semble que la démarche de Lee Chang-dong dans son film est assez similaire à ce qu’explique Yves Bonnefoy. Une strophe comme : « Et si nue devant eux // Etait l’étoile, // Si proche était ce sein // Du besoin des lèvres », ça vous classe un homme parmi les beaux gosses du Verbe.

 

 

 

 

 

La remarque du professeur de poésie, à propos des pommes, sur la réalité des pommes, etc. nous a fait pensé à Magritte, alors voilà pour la révision des classiques :


magritte-ceci-nest-pas-un-pipe-_rene-magritte.jpgmagritte-490e0 

 

 

 

 

 

Un tour de son œuvre : sur Sinnerman de Nina Simone, sympa

 


 

 

 

Mother de Bong Joon-ho avec qui le dialogue est profond (mais on ne peut tout dire dans l'article), trailer:

 

 

 

 

   

K’naan “Never let them see you down smile while you bleeding”, petit clin d’oeil au type qui explique qu’il n’a pas de souvenirs heureux, il sourit en permanence. K'naan, lui, vient de Mogadiscio, c'est dire s'il sait de quoi il parle.

 

 


 

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Published by Kim Bong Park - dans Drame
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commentaires

toinan 26/08/2010 12:03


Ma fois, c'est un bo zarticle. Même que ça manque de clash et de vulgarité et que ça le fait aussi.
Bravo, bravo.
Mais faudra définitivement que je regarde au moins un de ces films pour lire la critique sous un autre angle.