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20 juin 2010 7 20 /06 /juin /2010 19:01

Fiche technique  

 

Réalisateur et scenariste : Lee Chang-dong (artiste catégorie poid lourd, ministre démissionnaire, un type trop top pour survivre longtemps dans les sphères politiques)

 

Casting : Sol Kyung-gu (Yong-ho, 2h05 au bord de la rupture, un animal sauvage auxquels on n'associera aucun autre nom, il risquerait de les bouffer tout cru)

 

Musique : Lee Jae-jin (ceux qui ont vu le film ont au moins deux mélodies dans la tête: celle qui accompagne le train à chaque nouveau chapitre, celle que je fais mettre dans les bonus)

 

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Note de la rédaction: la lecture de l'article n'est pas conditionnée à la vision du film. Par contre ce dernier est disponibe sur youtube dans une bonne qualité. Il faut absolument le voir. Un lien en fin d'article.

 

Odyssée d’un bonbon à la menthe

 

S’il n’est pas exceptionnel, Peppermint Candy est quand même un film excellentissime. J’essaye de m’expliquer rapidement (je suis en ce moment sous intraveineuse d’informations relatives à l’Equipe de France – donc passablement indisponible). Peppermint Candy, c’est une sorte d’étude de cas, une esquisse profonde et complète du caractère de Yong-ho (Sol Kyung-gu), un type a priori banal et sans histoire. Ce qui va faire tout l’intérêt du film, c’est de voir la vie de ce type, non pas se dérouler, mais s’enrouler, comme se replier sur elle-même. En effet, la feinte du film réside dans le fait qu’il débute par la fin : le suicide de Yong-ho. Ensuite, c’est de la géométrie : on remonte dans le temps à travers six tableaux, périodes marquantes de la vie de Yong-ho, au rythme régulier d’un train se déplaçant de gare en gare. Ces tableaux correspondent en même temps à des périodes successives de l’histoire contemporaine de la Corée du Sud : la dictature militaire, les périodes de troubles liées aux revendications démocratiques, le boom économique des années 80 lié à la transition démocratique, et notre époque actuelle (celle dans laquelle Yong-ho se suicide). De là à établir un parallèle entre le destin de cet homme et celui de la Corée du Sud, c’est un pas que je me garderai bien de franchir. En effet, vu la qualité et la rigueur du film, et malgré le fait que cette piste de lecture n’est pas dénuée d’intérêt, la thèse du parallélisme semble peu féconde.

 

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Car il s’agit bien de l’existence d’un monsieur-tout-le-monde. La toile de fond historique sert plus largement de support à l’histoire, de cadre neutre. Ce n’est pas un vecteur fataliste. Le film n’explique pas le suicide de Yong-ho en remontant dans le temps, et c’est bien là son grand mérite. Cette précision me paraît importante car cette vision des choses s’inscrit en faux contre une certaine idée relativement dominante dans le cinéma coréen selon laquelle le destin du peuple coréen est merdique et que le Coréen est par principe persécuté par le cours des choses. De ce point de vue là, Peppermint Candy semble au-dessus de tout soupçon : à chaque fois, Yong-ho paraît libre de ses choix. Et s’il a connu des coups durs dans sa vie, il a aussi pu jouir voire profiter du système. Finalement, Yong-ho c’est vous, c’est moi, c’est n’importe qui. Après on a tous nos petites histoires, nos petites craintes, nos petites mesquineries qu’on trimballe au fond de la tête et c’est là où le film devient disons arbitraire : il choisit les petites histoires de Yong-ho pour les présenter. C’est par ce processus de banalisation que le travail esthétique du film s’effectue pour parvenir à cerner de véritables « évènements », c’est-à-dire les « grands moments historiques » de la vie d’un quidam. A mon sens, ce film rappelle un peu le travail de Maupassant dans le roman Une vie : une grande œuvre littéraire mise au service d’une existence quelconque.  

 

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 Sans concessions donc. J’en profite pour faire d’une pierre deux coups : utiliser à la fois une citation que j’aime bien et un argument d’autorité. André Gide a écrit « ce n’est pas avec de bons sentiments qu’on fait de la bonne littérature ». C’est complètement le cas de ce film, il n’y a pas de bons sentiments. Au contraire, au-delà du scénario et des personnages, la démarche de Lee Chang-dong est presque celle d’un chirurgien : le réalisateur travaille à la déconstruction d’une vie avec le sérieux et l’exigence d’un praticien professionnel. Il mobilise toute la finesse d’un scénario remarquablement ficelé.

 

Comment faire passer Yong-ho de « j’aimerais devenir cette fleur sur le bord de la route » à « j’ai trop la haine pour mourir seul » (comprendre : j’en buterai bien quelques uns avant de me flinguer) ? Avec beaucoup de souplesse. En créant des éléments symétriques, comme lorsque Yong-ho, au moment de sa vie où il est un entrepreneur à succès, retrouve par hasard un type qu’il avait torturé alors qu’il était un policier sous le régime dictatorial ; ou en s’appuyant sur des motifs réguliers, comme sa femme, sa première amoureuse, ses coups de nerfs, voire ses bonbons à la menthe. A ceci doit s’ajouter une manière de filmer quasi-clinique : le plan fixe est le principe, le reste l’exception. Le plan large filmé de manière fixe, c’est un peu la politesse des grands cinéastes, parce qu’on assume la composition du cadre. La surabondance des plans fixes renforce l’idée de « tableau ». Et lorsqu’il y a des mouvements de caméra, ils sont presque toujours au service de la narration, pour mettre en lien différents éléments. Bref, c’est épuré, c’est racé, c’est élégant.  

 

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Ce film est donc extrêmement intelligent. Il nous prend vicieusement à parti dès les premières minutes : voici ce pauvre type qui s’est suicidé, voilà ce qui s’est passé durant sa vie, tirez les conclusions vous-même, moi, réalisateur accompli, mathématicien à mes heures (j’déconne) et ministre de la Culture, j’ai d’autres chats à fouetter. Et le plus fort dans ce film ouvert, c’est qu’on ne peut pas raisonnablement y rester indifférent pour peu qu’on se mette dans le bain. La performance de Sol Kyung-gu est beaucoup trop précise et poignante pour qu’on puisse se dire que c’est un charlatan, et in extenso qu'il s'agit d'un film qui se fout de notre gueule.  

 

De ce fait, je ne peux qu’exhorter mon tendre lecteur à visionner le film de toute urgence. Je garantie sur mes propres deniers le kiff qu’on en retirera. Perso, ce film m’a rendu spirituel, philosophe. Je me faisais cette réflexion : et si la liberté résidait dans le branle des rivets du déterminisme ? Et ouais, j’adore ces films qui ouvrent des étendues immenses à la masturbation intellectuelle. Peppermint Candy en fait assurément partie.

 

Sans Congo.



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Un bonbon à la menthe qui arrache la gueule...


... et qui demande beaucoup de temps avant d'être parfaitement digéré. Perso, c'est la deuxième fois que je vois le film et je ne me sens toujours pas de taille. Difficile donc de se lancer dans cet article, rédigé au conditionnel. Si j'étais grand et fort...


Je pourrais tout d’abord parler du scenario et dire que l’histoire se déroule à l’envers  mais se serait peut-être déjà me tromper. L’histoire s’enroule et commence dans le présent par une fin. Voilà, déjà, c’est compliqué, trop pour supporter l'écriture lourde au conditionnel, mais sachez que l'intention y était. Le présent c’est celui du film, donc notre passé, 1999. De toute manière, passé, présent et futur n’ont pas vraiment de sens au cinéma. On ne raconte pas le présent. Ce que l’on voit, ce que l’on lit se situe forcément dans le passé et crée son propre référentiel dans le présent, avec des règles de narration que Lee Chang-dong dépasse allégrement. Il commence donc son film par la fin. Ca, à la limite c’est classique : le héros va mourir, comment en est-il arrivé là ? Boum, flash-back de 1h30 avant que l’on ne revienne à ce début-fin, que la boucle ne se boucle et le film ne se finisse. Mais bon, ici c’est bien plus complexe, et un peu plus long. Lee Chan-dong découpe son film en six parties et nous projette cinq fois en arrière, sans jamais revenir dans le présent. C’est comme trouver le journal d’un type qui vient de se suicider, on commence par la fin puis on remonte progressivement dans le temps pour mieux comprendre. Chaque nouveau chapitre répond aux précédents et lance une nouvelle question, toujours la même, qui pousse à plonger plus encore dans le passé, 10 pages ou 5 ans plus tôt : mais comment en est-il arrivé là ? Sans rien dire sur l’histoire, histoire de ne pas vous la gâcher, on peut dire que le film s’arrête quand la question se tarie, quand le héros sort du mécanisme, ou plus exactement avant qu’il y entre. Ben oui ça se déroule à l’envers, donc ça s’enroule, c’est compliqué je vous dis.


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Et voilà j'aurais pu parler du scenario et ne m'en tenir qu'à la structure, oubliant qu'il ne s'agit que d'une coquille vide, façonnée au service de son contenu et non l'inverse. Moins aguicheuse, la sève du film est aussi plus savoureuse. Cette sève, ce sont toutes les subtilités mises en place par Lee Chan-dong pour peindre son héros et les époques qu’il traverse avec toute la retenue d’un peintre naturaliste. Certes il choisit les moments clés, des tournants, mais ce ne sont rarement ceux que l’on attend. Ils correspondent à des ruptures psychologiques chez le personnage principal bien plus qu’à des ruptures narratives qui s’appuieraient sur des faits. Les sauts dans le passé ne nous envoient jamais là où l’on pouvait s’y attendre. Logique de remonter la rivière Psychologique quand on parle de suicide, et son parcours est rarement linéaire. Aussi ne pensez pas que l’on vous livrera à la fin LE passage qui explique tout. Non, ce ne sera qu’un élément de plus jeté dans la marmite qui a explosé 2h plus tôt. De même, l’une des grandes forces du film, c’est que l’on ne "connait" pas le personnage principal avant la fin du film. On le découvre un peu à chaque nouveau segment et on essaye de le comprendre. On se tend vers lui comme rarement au cinéma, ne cherchant plus à anticiper les actes d’un personnage mais à connaitre un individu. Là où la plupart des films construisent, Peppermint Candy explore. Pour sortir de la sorte des sentiers battus au cinéma et ne pas se perdre, il faut être sacrément balèze. Ce bonbon à menthe, il s'agit de le laisser fondre le plus longtemps possible dans la bouche.

 

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On pourrait aussi parler de la réalisation, de la règle et de l’exception, du plan fixe et du mouvement. Là encore, Lee Chang-dong explore. Il est nouveau au cinéma et dit lui-même s’être engagé dans cette voie parce qu’il cherchait peut-être un nouveau moyen d’expression; il est aussi écrivain. Pour ce film il alterne astucieusement des scènes tableaux, où la notion de cadre prend tout son sens : l’histoire se déroule à l’intérieur, et des mouvements qui traduisent toujours un besoin de changer d’outils narratifs ou de prendre parti. Exemple, cette scène de torture qu’il ouvre par un gros plan sur une radio diffusant de la variété avant de glisser sur un journal et enfin d’arriver sur le prisonnier, enfermant dans un même sac ceux qui ont détourné les yeux et les oreilles, la désinformation du régime et les tortionnaire. Ce sac on peut l’appeler Corée, on peut l’appeler scène de torture numéro X du film Peppermint Candy, peu importe, comme pour Yongho, il s’agit de comprendre et non de dénoncer le passé.


 

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On pourrait encore parler de l’acteur, Sol Kyung-gu, qui parvient à tenir deux heures en équilibre au seuil de la rupture sans jamais tomber dans le pathétique. Pas étonnant qu’il ait retrouvé Lee Chan-dong pour un autre film brillant et sans paillettes, Oasis.


On pourrait enfin parler de l’histoire de la Corée, de ses révoltes étudiantes, de ses années 1980 et de sa dictature militaire. On pourrait… mais on ne fera jamais le tour. Le mieux c’est de voir le film. Pas pour comprendre cet article, mais parce que c’est ce qui se fait de mieux en la matière. Une progression quasi-mathématique pour un film-somme : réflexion sur la liberté, sur l’histoire, sur l’homme, sur un pays…

 

Et surtout, on laisse fondre dans la bouche et on ne croque pas.

 Joy Means Sick

 

 

BONUS

 

LE FILM SUR YOUTUBE (A VOIR ABSOLUMENT, tu le découvres en streaming, tu savoures ton Peppermint Candy et si t'es chaud t'achètes le DVD, faut soutenir):


 

 

 
 

 

PLAYLIST DE JMS & SC:

 

DJ JMS: Petite chanson coréenne (attention si ton QI dépasse les 150 ceci peut être un spoiler)

 

 

 

 

 


DJ Sans Congo : Les Bonbons de Jacques Brel.  Lorsqu’il les apporte, et lorsqu’il les reprend. C'est vrai que ce n'est pas vraiment en lien. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Kim Bong Park - dans Drame
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