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20 janvier 2011 4 20 /01 /janvier /2011 10:26

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La direction du blog souhaite informer ses lecteurs de l'accord trouvé avec le jeune Grease Lee qui se voit confier une rubrique hebdomadaire sous forme d'analyse de séquence de films du monde entier (nos informateurs nous rapportent qu'il se passe et s'est passé des choses hors de Corée au 20ème siècle). Pour ces débuts, nous lui avons proposé un extrait de The Last Picture Show de Peter Bogdanovich dont le nom doit être familier aux lecteurs du Nouvel Hollywood de Peter Biskind (assez recommandable).

 

Avant de lui laisser la parole, voici l'extrait en question :

 

 

 

Annonce d’une mort certaine

Analyse d’une séquence de The Last Picture Show de Peter Bogdanovich

 

Avant de commencer, je souhaite mettre en garde tout lecteur qui voudrait s’amuser à lire ce commentaire. Il n’est pas fait pour se marrer, tout autant que la scène en question.

 

La séquence nous propose une action se déroulant aux Etats-Unis, plus particulièrement dans l’Etat du Texas, au milieu du XX siècle.

Quelques indices nous laissent penser cela : sur le 1er plan, on aperçoit un cinéma américain (« theater »), puis, sur un autre plan, on aperçoit un engin d’extraction de matière logée dans le sol ou encore le fait qu’il y est des voitures donne une indication sur l’époque du récit. La pompe à essence « Texaco » montre aussi que nous nous trouvons aux Etats-Unis, mais pas forcément au Texas, puisqu’il en existe un peu partout sur le sol américain. L’action se déroule bien au Texas, cela dit.

 

Parlons un peu de ce sol américain qui mérite qu’on s’y attache pour comprendre les tenants et les aboutissants de cette séquence. Qu’est ce que le sol américain, ou plutôt états-unien ? Qu’est-ce que les Etats-Unis ? Partons du principe que le nom de ce pays est exceptionnel car on l’associe à une forme juridique plutôt qu’à une terre : les  unifiés dont le Texas fait partie.

 

La terre, et donc le sol, est l’un des thèmes abordés ici. Et si on questionne la notion du sol, de la terre, de la poussière, c’est sûrement pour prolonger l’idée évoquée par cette séquence : qui sont ces gens qui foulent ce sol ? Encore mais qui sont-ils ? Quelle identité ? Sont-ce des américains ? Des états-uniens ? Des immigrés ? Des bâtards ? De quel droit ils possèdent cette terre ? Cette poussière ? Ce pétrole ? Etc. On le sait il y a un débat, encore actuel, bien qu’il soit légèrement trop tard, concernant la légitimité des américains à détenir cette terre. Mais il s’agit, au fond, d’un débat qui appartient aux états-uniens, je ne me lancerai donc pas dans une réponse éventuelle.

 

Si nous abordons le thème du sol et des êtres humains qui foulent, ou qui ont foulé, ce sol, on parle alors de vie, de vie humaine, de vie animale, de végétation (absente d’ailleurs au Texas lorsqu’on voit cette séquence)  mais aussi de mort.

 

Nous balayerons ensemble, et je pèse mes mots, cette séquence courte de deux minutes afin de montrer que tous les éléments du décor, de la narration et du rythme concordent à exprimer un véritable discours critique sur la légitimité d’être là, la culpabilité face à la mort et la stupidité de certains états-uniens, et plus généralement de l’être humain.


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Dans le deuxième plan de la séquence, on voit un gamin, tête baissé, casquette. Il passe le balai. Que balaye-t-il ? Derrière lui on aperçoit ce fameux engin servant à extraire la matière enfouie dans le sol, certainement du pétrole ; l’or noir caractérisant la nation états-unienne. La casquette joue aussi son rôle dans la caractérisation de « l’américain moyen ». On voit un parallèle fort entre la position du gamin et la machine derrière lui : les deux sont debout mais ils portent leur regard sur le sol.

 

Soudain, un klaxon de voiture (hors-champ) vient interrompre cette scène. Qui dit voiture, dit XX siècle, Etats-Unis, pétrole,…

 

Le plan suivant est particulier pour son atmosphère relevant de l’exception dans cette séquence. Nous sommes à l’intérieur de la voiture. Par rapport à une ambiance sonore assez pénible sur le plan d’avant, on entendait de façon presque exagérée le son du vent. Là, le vent a été remplacé par une musique douce et positive. On peut penser que la musique provient de l’autoradio de la voiture donc intra-diégétique. Le copain au volant de la voiture a l’air tout à fait sympathique, jeune et bienveillant. Ils ont l’air de se connaitre. De se connaitre bien. Quel est leur rapport ? Sont-ils frères ? Je pose la question car la nature de leur relation n’est pas vraiment explicité par cette scène mais laisse penser qu’il y a un lien étroit entre les deux jeunes gens. Le conducteur a la place du plus grand puisqu’il conduit, il semble bienveillant à l’égard de son « protégé ». Un sourire échangé. Il est tendre ce sourire, sincère et se passant de mot. 

 

Dans cette micro-scène à l’intérieur de la voiture, le copain conducteur, que j’appellerai Teddy Smith, dans un souci de clarté, va commettre un geste fort. Il change le sens de la casquette installée sur le crâne de son voisin. Il y a là un esprit de révolte, une envie de ne pas faire comme les autres. La Sexion d’Assaut l’a fait à sa manière. C’est gros mais ça fonctionne. Et il s’agit aussi d’un moyen d’exprimer son envie de faire appartenir le gamin à sa propre communauté, qu’on pourrait tout aussi appeler « camp », ou idéal…Oxmo Puccino proposait lui aussi dans un de ses morceaux de « choisir son camp ». C’est aussi un acte de bienveillance qui permet au gamin d’exister autrement qu’à travers son balai. Une dernière chose sur ce plan : les deux jeunes gens sont assis dans une voiture, il y a donc là une séparation entre eux et le sol, effectuée par les pneus de la voiture. Ce sera le seul moment positif de cette séquence.

 

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Dans la scène suivante, Teddy Smith sort brusquement d’un lieu, il a dû voir ou entendre quelque chose qui se tramait à l’extérieur.  La caméra passe en mode subjectif et nous voyons, en fait il nous est permis de voir, d’un coté la pompe à essence Texaco dont le E manque à l’appelle et de l’autre, sur la droite de l’image, un peu plus loin dans le champ, un camion de chargement, une voiture dont le conducteur en est sorti pour « voir ce qu’il se passe »; devant le camion, on distingue un groupe de personnes debout, figés. On ne distingue pas grand-chose mais on se doute qu’il s’est passé quelque chose. La scène, elle aussi, est figée à l’exception du mouvement du vent figuré par ce que j’appellerai « la ballade de la faucheuse ». Il s’agit en fait d’une boule de branche et elle est d’une haute importance à mon sens. Elle représente l’idée de mort dans mon imaginaire. On l’a vu souvent dans les westerns américains dans lesquels la mort est omniprésente. Le vent a crée cette boule, il l’alimente et la fait avancer. Il y a déjà là une annonce de drame.

 

Le plan revient sur Teddy Smith. Ce même vent le gêne, il tient sa veste comme si il avait froid. Là encore on peut y voir un effet d’annonce de l’arrivée, ou plutôt du passage, de la mort. Teddy Smith s’apprête à rentrer de là où il était sorti précédemment mais tout à coup son regard se porte sur quelque chose que l’œil de la caméra va nous montrer tout de suite : le balai, à terre, gisant sur le sol, dépossédé de son maître. Les feuilles s’envolent de part et d’autres de l’image. Une fois de plus, on insiste sur l’éventualité du drame. Ici, l’effet de la narration s’effectue en trois temps : d’abord, la fin du plan où Teddy Smith pense qu’il n’y a pas de raison de s’approcher plus de l’attroupement. Puis ce qu’il voit, la caméra nous le montre aussi. Et, enfin, la caméra s’est approchée très rapidement du balai comme pour insister sur la symbolique de l’accessoire et de son état : à terre. Quel est l’effet escompté ? Il y a un rapprochement entre le visuel et la rapidité éclair avec laquelle nous, spectateurs, et Teddy Smith, comprenons que ce qu’il vient de se passer n’est pas bon. Pas bon du tout. Ce plan du balai à terre est une suggestion de la fragilité de son propriétaire, ou ancien locataire, soit le gosse. En arrière-plan, pour en finir avec cette partie de la séquence, on distingue les roues énormes du camion, les jambes des témoins, cela donne la sensation que ce balai est effectivement d’une fragilité extrême.

 

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Ensuite, une fois que nos cerveaux (celui de Teddy Smith compris) ont fait le lien entre camion, attroupement, vent, froid, balai à terre, etc., il faut absolument se rapprocher, physiquement, de la scène qu’on peut désormais appeler « scène du drame ». On l’a compris. Malgré le doute qui subsiste tant que nous n’avons pas vu le corps du gosse. Il y a donc là un paradoxe qui règne sur cette scène puisqu’il s’agit encore, et seulement pour quelques instants encore, d’une « éventuelle mort certaine ». Parfois le sens manque aux paradoxes.

 

Le chemin qui nous sépare (entendons nous bien ici on vit la scène à plusieurs, nous et Teddy Smith, il est notre œil) de l’attroupement (on reviendra sur cette notion d’attroupement) est long et court à la fois. J’aime les paradoxes. Court en distance, il doit y avoir une 50 mètres entre Teddy Smith et le lieu précis du drame, mais long tant l’émotion atteint son paroxysme dans cette scène. D’ailleurs pour se rapprocher, il n’y a qu’un moyen envisageable : courir. Et vite. Le découpage nous propose de suivre la course de Teddy et, parallèlement, de voir se rapprocher l’ultime but.

 

Appelons la scène, qui se trouve dans la continuité de la précédente mais situé cette fois à l’intérieur du lieu de l’accident, « scène post-accident ». On est arrivé au plus près par le visuel mais aussi par le sonore. On entend les voix des adultes qui commentent l’accident.  Ils sont tous autour du corps sans vie, il n’y a que des hommes et cela a son importance.  La caméra tourne lentement autour des dos qui encerclent le gosse à terre. On entend donc les commentaires des témoins qui, par exemple, innocentent le conducteur du camion en invoquant la débilité du gamin. On peut se demander quel est l’intérêt à ce moment, et dans ce lieu, d’essayer d’argumenter sur « la faute à qui » ? On peut y voir  un parallélisme avec l’assassinat des Indiens d’Amérique par les « nouveaux arrivants ». On déculpabilise le génocide par « de toute façon ils étaient primaires, débiles, bref des sous-hommes ». Mais reste à chacun d’y voir ce qu’il désire. Evidemment.

 

La caméra revient sur le visage de Teddy Smith qui, pour l’instant, réagit par « inaction », cela étant dit il s’agit tout de même d’une action. Il observe. Ecoute.  Son attention est perturbée par le meuglement des vaches se trouvant dans le camion. Un plan nous montre ces vaches enfermées. Quelle est la symbolique des vaches ? Sans me lancer dans une analyse de ce symbole, je dirai juste qu’il y a là une expression de la stupidité animale, de l’asservissement, de la docilité. L’être humain a mis la main sur cet animal, comme il l’a fait sur les poules, les moutons…ou sur d’autres êtres humains. Mais est-ce absolument des êtres débiles ? Qui sont les stupides ? On voit donc apparaitre deux options possibles de parallèle : celui fait entre les vaches et le gamin et celui fait entre les vaches et leur propriétaire. Mon avis sur la question est que désormais le gamin est mort. Lui n’est plus débile. Mort avant d’être débile. Il reste les autres.

 

Dans le plan suivant, le gamin est toujours la « gueule » (franchement c’est une gueule qu’il a dans la terre, ce gamin pourrait être un chien, ce serait pareil) dans le sol, dans le sable qu’il balayait. On entend un témoin proposer d’aller manger pour la simple raison que son cher estomac n’a pas reçue de « breakfast » ce matin. Qui est cet homme pour avoir envie de manger dans une situation pareille ? Enfin pourquoi pas si il a faim. Mais lorsqu’il prononce cette phrase, légèrement déplacé mais qui ne fait sursauter personne, pas même Teddy Smith, on a envie d’intervenir. De dire merde. De demander à cette espèce de porc s’il serait allé manger si ça avait été son fils à la place du « débile ». En fait, notre seul moyen d’intervention passe par notre allié dans cette séquence, Teddy Smith, le seul être qui parait sensé. Mais pour l’instant, aucune intervention de sa part. Il jette successivement des regards aux adultes et à son pote raide. Cette scène est une bonne représentation d’un des aspects au cinéma, je crois. A l’inverse de la littérature où l’on peut s’attarder tant qu’on souhaite sur les pensées des personnages, au cinéma il s’agit de suggérer ces pensées (ou la faire passer en voix off). On voit ici un temps où Teddy Smith réfléchit avant de réagir physiquement mais surtout verbalement face aux adultes.

 

Sa réaction va intervenir après une énième connerie prononcée par l’un des adultes, c’est d’ailleurs le conducteur du camion. Il dit: « I’d like to know what he was doing with broom ? » (“Je voudrais savoir ce qu’il faisait avec ce balai ? »). Hors contexte, cette réplique est très drôle. Mais Teddy Smith, lui, semble excéder de la bêtise dont font preuve ces êtres humains qui entourent toujours son ami. Il va littéralement insulter les mères de chacun. Il répond à la question débile par une réponse simple : « ha was sweeping  (il balayait) you sons of bitches, he was sweeping ». Un enfant de quatre ans aurait pu poser la question et y répondre. Tout le monde sait ce qu’on fait avec un balai, on balaye ou on expulse les souris. Même l’insulte n’est pas choisie au hasard. Disons qu’hormis les nerfs qui font parler Teddy Smith, on remarque qu’il emploi le terme de « fils de pute ». Ce sont directement les mères de ces gens qui sont visées, certainement pour noter leur peu d’éducation ou, peut-être, en référence au machisme de la gente masculine lorsqu’on parle de balai. Revenons un peu sur ce balai qui représente énormément dans cette séquence. Au fait, essayons de répondre à la question du chauffard qui demandait ce que faisait ce gamin avec le balai. Donc « he was sweeping » mais qu’est-ce qu’il balayait ? La poussière de l’extérieur. Un but dont l’objectif est inatteignable vu l’immensité du territoire. C’est comme si le gamin pensait que le sol méritait d’être balayé. Quelqu’un lui a-t-il ordonné ? Est-ce de son propre chef ? Peu importe, il sentait que ce sol était sale. Voyait-il plus loin que la poussière ? On ne le saura jamais. Il est mort.

 

Ainsi, Teddy Smith va réagir, prendre ses responsabilités d’ami, de grand frère. Il devient par la même occasion acteur de cette micro scène. Cette fois, parce que le sujet est aussi le rapport entre adolescents et adultes, Teddy Smith va grandir d’un coup. Il passe au rang d’adulte en engueulant les autres adultes, qui passent, eux, au rang d’enfants (qui auraient fait une grosse bêtise).  Il fait même reculer certain.  Cette suite et fin est le véritable moment où Teddy Smith se rend compte de la mort de son copain. Il va le porter, et donc le toucher. Il a besoin de l’emmener à distance de ces salauds insensibles. 

 

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On nous pose le, ou les, problème qu’évoque la mort. Mais, si on s’autorise à évaluer la mort, on en a une facette peu commune dans cette séquence. La mort d’un ami. Le départ d’un proche mais plus tôt que prévu. Il ne s’agit pas de la famille mais d’un ami. La sensation ne peut être que différente. Quel rapport peut-on entretenir  avec le décès d’un ami lorsqu’on est jeune et que tout reste à construire ? Difficile de répondre à une telle question dans ces pages. La seule chose que j’ajouterai est la différence d’enjeu entre la mort d’un ami et la mort d’un parent.

 

Au-delà de ce rapprochement, cette mort figure bien d’autres morts. De disparitions. D’oublis.

 

Quel rapport, aussi, entretient un adulte avec la mort d’un enfant ? Du sien ? De celui d’un autre ? Ou du débile du village ?

 

Remarquons un élément de réponse qu’apporte Peter Bogdanovitch à cette question. Lorsque notre cher Teddy Smith prend son jeune pote mort dans les bras, les adultes y assistent passivement, en simple observateur, comme lorsqu’un train passe, nous le regardons. Comme des vaches n’est ce pas ?

 

Grease Lee

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Published by Kim Bong Park - dans Hors Corée
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commentaires

Sans Congo 20/01/2011 23:27


Mais ma parole, je n'ai rien lu de plus bandant depuis mon journal de mickey sur les girondins de bordeaux d'avril 1996.

Il est vraiment super bien ce blog.

Bisous Grease Lee, je suis heureux que tu nous rejoignes.