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6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 08:21

L'Ivresse de l'Argent, Im Sang-soo, 2012

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Joy Means Sick avait mal au dos. Les deux masseuses asiatiques qui s’échinaient sur son corps endolori lui relaxaient davantage l’âme que les lombaires et il ne pouvait s’empêcher de repenser à ce coquin de Darcy Paquet. C’est lui qui lui avait recommandé l’endroit, un grand manoir loin des journalistes et de Séoul  qu’il avait découvert à l’occasion du tournage de L’Ivresse de l’Argent. Joy Means Sick ne l’avait pas pris au sérieux, voyant là une forme plus aboutie de kerlocherie, qui t’invite à passer un weekend en Corée pour mieux t’enfermer dans un rade paumé avec deux pauvres filles perdues qui bavent devant une peau maladivement blanche. Il s’était trompé, l’endroit était aussi séduisant que les jeunes filles à demi-nues qui se frottaient contre lui. Il n’avait jamais entendu parler des vertus d’un massage du bout des tétons mais il était prêt à se laisser convaincre.

 

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Il avait fuit Paris et le Festival du Film Coréen vendredi dans la nuit. Il préparait alors un article incisif sur Helpless qui l’obligeait à se faire discret. C’était l’occasion d’aller enquêter de plus près sur les terres d’Im Sang-soo, Eastasia ne viendrait sûrement pas le traquer jusqu’ici. Il goûtait ainsi un repos bien mérité en digérant tranquillement le visionnage de L’Ivresse de l’Argent. Le vol avait été long et mouvementé mais il était désormais parfaitement détendu, tellement qu’il laissa échapper un pet. Pas de réaction de la part des jeunes filles, il admira ce professionnalisme avec une pointe de déception. A Paris, dans les salles du Saint André des Arts, ça aurait fait marrer tout le monde.

 

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Il était surpris de constater à quel point le film le hantait. Hier, lors de la soirée « fin du monde » organisée autour de la piscine du manoir, il avait ennuyé plus d’une fille de joie avec ses grands discours sur le 1,5ème degré d’Im Sang-soo et la façon dont il l’appliquait désormais à l’ensemble de sa mise en scène, du jeu d’acteurs aux décors en passant par le découpage et évidemment le récit (pour un texte plus développé sur le 1,5 degré, cliquez-ici). Plus il y pensait plus il trouvait absolument remarquable qu’un cinéaste arrive à se forger un ton si particulier et si précis. Il aimait bien Im Sang-soo, l’avait moult fois défendu face à Hong Sang-soo mais plus par défi et par provocation que par véritable enthousiasme. Sa croisade en faveur de The Housemaid (lien vers l'articlel’avait en fait profondément marqué et L’Ivresse de l’Argent faisait déjà germer en lui un enthousiasme sincère et réfléchi. Il se demanda un instant s’il n’était pas en train de devenir lui aussi accro à l’argent, au sexe et au pouvoir, même envisagé à travers un écran de cinéma. Il se rassura bien vite. Du sexe et de l’argent il en avait en quantité déraisonnable et le pouvoir ne l’avait jamais intéressé. Sur l’échiquier d’Im Sang-soo, il aurait été une sorte de cavalier fou, un mec injouable, difficile à acculer.

 

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La première chose qui l’avait frappé, c’est la rapidité avec laquelle le maître (fier de se lancer dans une croisade improbable il avait pris la décision solennelle de l’appeler ainsi) étalait son style et donnait le la de son film. Une salle des coffres digne d’un Picsou aux billets verts, deux trois travelling latéraux, un plan fish-eye sur la ville depuis l’extérieur et le haut du bâtiment et une réplique clé « tout le monde le fait, goûtes-y toi aussi. » Bref un excès maitrisé, une ironie et un détachement constant mais feutré et le point de départ du film, un écho au titre. La subtilité ne se trouve pas ici dans les grandes lignes, mais dans un léger décalage, une ironie lucide chère à Jankélévitch. Dans The Housemaid, on commençait à 100 à l’heure et à contre pied, au beau milieu d’un Séoul agité ensuite évacué au profit d’un quasi huis-clos. Ici la ville, « la vraie vie » est rejetée au second plan, en toile de fond. Elle appartient à d’autres espaces, temporels et visuels. Sur le chemin qui les conduit de la salle des coffres à la demeure familiale, les phares des autres voitures défilent en accéléré, s’agitent. La berline noire roule tranquille, sûre d’elle, détachée du monde. Si The Housemaid commençait par une scène au premier degré et se ponctuait par un surréalisme affiché, L’Ivresse de l’Argent commence par des décalages légers et tient sa note jusqu’au bout.

 

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Bien évidemment, c’est ensuite les liens avec The Housemaid qui l’avaient marqué. Im Sang-soo présente volontiers L’Ivresse de l’Argent comme une extension du film précédent et une exploration du monde hors du huis clos. Exploration il y a, mais limitée, on se contente des sphères les plus proches. L’action se situe 30 ans après et le monde s’est dématérialisé. Les conséquences des manipulations financières s’observent aux 20 heures, on parle à moitié anglais et on transfère des millions sur son mac book pro. Tout n’a pas changé cependant : entre les affaires, la politique et la mafia les liens sont toujours aussi étroits, et la plèbe sert ou est exclue. Il y a Eva, la serveuse philippine, écho direct du personnage d’Eun-i, et il y a Monsieur Joo, un beau gosse éduqué et ambitieux qui porte à la fois les espoirs et les craintes du film. Il y là un écho à la théorie de Lorenzaccio, se faufiler jusqu’au sommet pour couper la tête, mas ça c’était dans l’Europe du 19ème siècle. Le 21ème siècle mondialisé est plus pragmatique, Joo a une position importante au sein d’une dynastie industrielle d’un pays développé et cherche simplement à survivre. Pour grimper, pour accéder à l’argent et au pouvoir, il faut s’avilir, se laisser humilier. Cette règle là, elle est immuable et, si droit que Joo ne se tienne, la vieille guenon d’en face lui apprendra bien assez tôt à faire la grimace.

 

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Les liens entre les deux films suivent une absence de logique très étrange, avec un jeu de réflexions et d’échos distordus par le temps, comme si la famille de The Housemaid ne pouvait pas avoir survécu jusqu’ici. Le mari, autrefois maitre Hoon, se nomme désormais maître Yoon. Il a vieilli, est toujours autant accro aux soubrettes et toujours aussi imprudent. Au cours d’un très réussi dialogue de mise en garde indirecte avec sa fille et Joo, il confesse son addiction pour l’argent et annonce sa volonté de décrocher, pour tenter au moins une fois de rendre une femme heureuse. Il s’agit d’Eva, le prénom est symbolique et, dans un monde où l’enfer est pavé de bonnes intentions, la tentation funeste. « Qu’est-ce qu’il peut bien m’arriver à mon âge ? », la réponse d’une femme trompée et d’un honneur bafoué sera cinglante. Plongé dans un demi-sommeil sur sa table de massage, le dos caressé de la plus douce des façons, Joy Means Sick avait en tout cas une idée assez précise de la forme du serpent qui avait embrouillé l’esprit de Yoon toute sa vie durant. A un moment du film, il avait eu de la compassion pour lui, il s’était aussitôt rappelé de la triste histoire d’Eun-i et l’avait condamné de toute sa rigueur norvégienne.

 

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La femme change de nom elle aussi (de Hae-ra à Baek Geum) et elle est désormais interprétée par Yoon Yo-jeong, la vieille servante de The Housemaid. Comme cette dernière, elle maitrise l’information, comme Hae-ra, elle peut fermer les yeux sur les écarts conjugaux mais pas sur l’hypothèse d’un bâtard. Trente ans plus tard son fils chéri est né, il porte le nom de Yoon Cheol et pose l’éternel problème de la succession par le sang. Trop gâté, il présente une dangereuse absence d’aversion au risque qui en fait un élément économique trop instable pour diriger un empire industriel. Alors certes au début ça fait marrer papi, mais ça ne dure pas. Papi justement, c’est cette ligne de temps discontinue entre les deux films. Complètement absent du premier (au contraire on y trouve la mère de Hae-ra), il est l’une des figures centrale du second, plus par ce qu’il incarne que par ses actions : il est le symbole de ses empires qui ont traversé le siècle dernier et qui regarde d’un œil fatigué s’ouvrir le prochain, refusant de lâcher les rennes à une génération trop gâtée.

 

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Il y a comme ça, tout un tas de similitudes et liens distendus entre les deux films, nouvel écho de ce ton désinvolte mais étudié adopté par Im Sang-soo qui laisse les noeuds se faire sans les forcer. L’actrice (Hwang Jeong-min) qui jouait la confidente d’Eun-i trouve maintenant un rôle d’éminence grise auprès du grand-père, Yoon se fait torturer devant une scène de la version de Kim Ki-young de The Housemaid / The Servant, la famille dîne devant une scène du précédent film alors que seule Nami manque à l’appel. 

 

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Nami (Kim Hyo-jin) a désormais trente ans passés, un divorce et des enfants qu’elle fait élever par une nourrice et que l’on ne verra jamais. Quand le parallèle entre les deux histoires devient trop grand, elle se rappelle cette servante qui l’aimait bien, qui s’était immolée par le feu et qui explique peut-être, comme une victoire à retardement, le restes d’humanité qui ont survécu en elle. C’est l’un des personnages les plus réussis du film et les plus typiques d’Im Sang-soo, à la fois complètement dedans (divorcée, ancienne directrice de la société familiale qui le redevient à la première occasion, elle joue selon les règles) et pourtant encore capable de porter un regard lucide sur ce petit monde qui l’entoure. Sur les deux hommes de sa vie, c’est un regard compatissant, sur son son père qui veut sortir de cet étau, sur Joo sur qui le piège se referme. Pour ce dernier la concupiscence s’ajoute à la compassion et il c’est finalement dans cette histoire qu’Im Sang-soo place tous ses espoirs. C’est le mélange et le renouvellement qui sauveront l’humanité, c’est presque du Levi-Strauss.

 

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En tout cas ici le sujet n’est plus la lutte des classes et l’impossibilité d’une promotion canapé sur l’échelle sociale, il s’agit d’étudier la possibilité d’être heureux dans un monde corrompu et décadent. Pour certains il est trop tard, pour d’autres il y a encore un espoir. Le film d’Im Sang-soo est une franche réussite, tape à l’œil et décalée, intelligente et divertissante, plastique et ironique, une critique légère et aiguisée qui ne verse jamais dans le pathos.

 

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Après ce déluge d’adjectifs, Joy Means Sick décida qu’il était en grand temps de retourner sur Paris où l’on projetterait bientôt le tout premier film érotique sud-coréen, The Ae-ma Woman. Il avait bien profité de la vie, il pouvait désormais affronter tous les dangers et les menaces du Saint-André des Arts.

 

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Published by Joy Means Sick & Sans Congo - dans Drame
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