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12 décembre 2010 7 12 /12 /décembre /2010 17:42

Incoherence, 1994, de Bong Joon-ho.

 

incoherence bong joon ho g

 

 

Il vaut mieux voir le film avant de lire, d'ailleurs il est sur youtube avec des sous-titres anglais :

 

 

Incoherence a été invité aux festivals de San Diego et de Hong Kong – et peut-être ailleurs. Il s’agissait pour Bong Joon-ho de recevoir une première reconnaissance à l’étranger pour son éphèbe travail. Peu de poils au menton et plutôt jeune donc. Bong Joon-ho avait 25 ans en 1994. Il n’avait pas encore fini ses études à la KAFA. Oui, toi qui lis ce texte, et qui as plus de 25 ans, tu peux te morfondre au fond de ton siège, rejoignant dans ta misère une voie ouverte il y a plus de 2 000 ans par Jules César himself qui se plaignait à 30 ans de n’avoir rien accompli de son existence alors qu’Alexandre à pareil âge avait déjà conquis la moitié de monde connu. Sauf qu’en plus, tu ne seras certainement pas un César. Tristes Tropiques, encore une fois, mais enfin, le propos s’égare.

 

incoherence bong joon ho f

 

Quand même, s’il est permis d’adresser un message solennel, pour ne pas dire une chaude exhortation, à tous les jeunes de l’univers, et aux jeunes français en premier - qui feront du 7ième art leur métier-, ce serait sincèrement d’en prendre de la graine. Un court-métrage, c’est un propos dont la teneur se résume en une phrase. Surtout, un court-métrage, c’est simple et c’est clair. Il faut avoir à l’esprit l’image des billets qui firent et défirent les réputations, et fomentèrent les manigances parisiennes les plus génialement synthétisés en quelques lignes, dont les romans des XVIIIe et XIXe siècles retracent l’existence. De manière plus prosaïque, penser au texto. Le principe est toujours le même : un espace contraint, et une contrainte de style. Inutile de dire que l’Histoire retiendra le message le plus épuré, le plus distingué. De l’appel du 18 juin au coup de boule de Zizou, la visée est la même, forcément ambitieuse : l’aphorisme total. Bong Joon-ho est différent, évidemment, parce que son travail a de la gueule. Son œuvre est personnelle – oui, oui cela veut bien dire qu’a contrario certains réalisateurs ont des démarches empruntées -, en même temps qu’elle est frappée du coin de l’universel ; i.e. la marque des plus grands. Si nous étions stupidement chauvins, faisant peu de cas du principe de différence, nous n’hésiterions pas à affirmer que d’une certaine manière Bong Joon-ho est cartésien, ergo il est Français. Tout ça pour dire que le style est la summa divisio du court-métrage. Et pour parachever cet oukase de manière franchement autoritaire, rien de mieux qu’une citation de Marcel Proust, dont nous n’avons bien évidemment lu aucun livre, mais qui renferme tendrement ce que nous entendons par le style, et ce qui fait de Bong Joon-ho un patriarche du cinéma : « […] les yeux de l'esprit sont tournés au dedans, il faut s'efforcer de rendre avec la plus grande fidélité possible le modèle intérieur. Un seul trait ajouté (pour briller, ou pour ne pas trop briller, pour obéir à un vain désir d'étonner, ou à l'enfantine volonté de rester « classique ») suffit à compromettre le succès de l'expérience et la découverte d'une loi. On n'a pas trop de toutes ses forces de soumission au réel, pour arriver à faire passer l'impression la plus simple en apparence, du monde de l'invisible dans celui si différent du concret où l'ineffable se résout en claires formules »

 

Rocca, les jeunes de l’univers :

 

 

Du style donc. Le court-métrage (en fait long court-métrage ou court moyen-métrage) est coupé en 4 parties : trois parties dédiées chacune à une micro saynète autour d’un personnage et un épilogue impeccablement plié qui tombe comme l’addition d’un repas frugal mais sophistiqué. (ATTENTION, CA VA SPOILER SEC). La première partie doit certainement être un hommage pubère à son Carnet B (allez clique sur ton point culture ! http://fr.wikipedia.org/wiki/Carnet_B). Elle montre un professeur, qu’on imagine de sociologie parce qu’il parle d’Adorno, qui se fait des films sur une de ses élèves, tout ce qu’il y a de plus mignonne. Ce petit cochon a un petit pêché mignon qui consiste à se palucher tranquillement, un mug de café à portée de main, sur la lecture d’une revue de charme. Le personnage est trop commun pour qu’on ne remercie pas assez Bong Joon-ho d’avoir mis un visage sur ce fort sentiment d’oppression que chacun a pu ressentir face à une partie du corps professoral, frustrée et nocive, qui tôt ou tard finit par pourrir l’innocent parcours scolaire du jeune quidam. La deuxième partie est peut-être plus loufoque et détachée. Un homme d’un âge raisonnablement avancé fait son jogging dans un petit quartier irrégulièrement maillé de ruelles et de passages discrets. Il porte un survêtement blanc type « lacoste » - sans toutefois être attifé du tee-shirt NYPD et des Ray-bans Aviator auxquels la Ve République nous avait dernièrement habitués-, et gruge un vendeur de journaux en le faisant passer pour un voleur de briques de laits. La dernière partie est carrément scato : un type bourré passe une sale soirée à essayer, d’une manière ou d’une autre, à purger son corps de l’alcool qui ronge ses parois intestinales. En quête d’un nid douillet pour mener son digne office, il se fait prendre en flag par un gardien alors qu’il était en train de rendre à la nature son dû sur une pelouse discrète. Sous les remontrances du gardien, il décide de se venger – ou peut-être la dignité impose-t-elle d’affirmer que l’alcool décide à sa place – sur un mode très Salo ou les 120 jours de Sodome. Bref, le point commun entre ces trois scènes c’est que chacun des protagonistes est un « entrepreneur moral » ; ils se retrouvent dans l’épilogue sur un plateau de télévision à parler de la « crise morale » qui traverse la société. Le premier est comme nous l’avons vu professeur de philosophie-sociologie. Le deuxième, qui s’acoquinait avec le vice en coste-la blanc – la casquette et la banane eurent été du goût le plus raffiné-, est rédacteur en chef d’un journal conservateur. Et le dernier, le meilleur peut-être, qui est en fait un procureur et qui regrette le gouvernement militaire. 1994, ce n’est jamais que sept ans seulement après le début de la transition démocratique ; la marque du général Chun Doo-hwan semble vive. En bon faillot qu’il est, ce sycophante postmoderne appelle de ses vœux à un pronunciamiento alors que les différents protagonistes-miroirs, ou alter ego « quelconques » (respectivement l’étudiante, le vendeur de journal, le gardien), persistent dans leur quotidien.

 

incoherence bong joon ho e

 

Le message est donc cristallin, et bébé BJH lance son premier prêche, une manière de concile, son Rerum Novarum chirurgical, en investissant l’espace encore lisse de son œuvre à l’aide de la composante « petites gens ». Inutile de le répéter, mais on va le faire quand même : Memories of Murder, The Host, Mother, il s’agit toujours de faibles qu’on spolie de manière injuste. On serait presque tenté de dire, sans être péjoratif, que c’est une dissertation, très intelligente, d’un étudiant en sociologie (ah mais ça tombe bien c’est effectivement ce qu’il était ! Hé hé…). 1994, il ne faut pas oublier qu’on est dans une forme de prolongement de la première « nouvelle vague coréenne », celle qui a porté aux nues des noms fameux comme Park Kwang-su, Lee Myung-se (Duelist). D’ailleurs voici une anecdote -  forcément intéressante - qui permet de situer l’enjeu et d’ajouter quelques points en plus sur le compteur de Bong Joon-ho. En 1993, le Centre Georges Pompidou publie, à la suite de son exposition sur le sujet, un livre nommé Le cinéma coréen, sous la direction d’Adriano Aprà. Un article en particulier mérite notre attention, c’est celui Kang Han-sup, ancien directeur de la KOFIC, à propos de « la nouvelle vague coréenne ». Ce dernier dresse un portrait plutôt flatteur de la nouvelle génération de cinéastes, tout en marquant un certain nombre d’insuffisance dans leur démarche (page 81). Ce propos vaut ce qu’il vaut, mais ce qui sonne comme un oracle trébuchant se déroule quelques lignes plus loin lorsque Kang Han-sup écrit : « […] pour cette raison, à notre avis la vraie génération de l’image n’est pas encore apparue. Et malgré ses graves défauts, la nouvelle génération coréenne possède une immense potentialité, qui est sur le point de se réaliser ». Que celui ou celle qui ne voit pas gravé en lettres d’or sur le non-dit de cette phrase le nom de notre blog, KIM-BONG-PARK, passe son chemin, ou nous nous ferons un plaisir de lui jeter la première pierre.

 

incoherence bong joon ho d

 

Bref, cette vaste digression pour dire qu’Incoherence porte déjà la marque future de Bong Joon-ho. L’exercice est forcément délicat pour nous dans la mesure où nous n’avons pas le droit, conformément à notre Pacte des Loups, de traiter, évoquer, effleurer, ou concevoir mentalement les prolégomènes à d’éventuels commentaires de l’œuvre de Bong Joon-ho. Mais en ces temps de crises, de malheurs, où le fils frappe le père et l’animal mange à la table de l’homme, nous considérons que l’éthique et la morale sont comme momentanément suspendus. C’est ainsi qu’il nous sera loisible d’avancer quelques éléments sur ce court-métrage. Il est tout d’abord intéressant de constater que l’environnement dans lequel se déroulent les intrigues correspond à des zones de petit urbanisme – à l’exception, partielle, du troisième fragment. Le bitume n’y est jamais grand empereur de droit divin. Il y a toujours de la verdure qui contrecarre la froide étendue du béton. C’est assez compliqué à caractériser, mais il y a une manière de fifty-fifty, une sorte de statut quo environnemental. L’écologie, ou le paysage – et non la nature-, ou la jardinerie dans l’œuvre de Bong Joon-ho, ce serait un bon sujet de mémoire tiens. Le premier plan, qui ouvre le première partie, celle d’un escalier filmé en contre-plongée, qui s’ouvre sur un étroite zone atmosphérique, et dont la perspective se trouve comme engluée, ou mise sous tutelle, par une déferlante broussailleuse et verdâtre, forcément vitale, ça c’est franchement une profession de foi, un paradigme. Peut-être oserions-nous dire, si nous étions journalistes à Positif, sur un auguste nuage et des éclairs à la main, que ce plan constitue la clé de voûte de son œuvre. Mais point trop n’en faut, il faut raison garder.

 

incoherence bong joon ho c

 

Il y a un autre motif, qui pour le coup est obsessionnel : la course. Il y a toujours des personnages qui courent dans les films de Bong Joon-ho. Il y a toujours une urgence, ou un retard. Et qui dit course, dit dynamique. Bong Joon-ho expérimente les différentes manières de saisir le mouvement, que ce soit par caméra embarquée en pleine subjectivité, ou par caméra fixe, objective, pour ne pas dire arbitrale. Voilà un autre sujet de mémoire qui tomberait comme un bingo. Inutile encore une fois de rappeler que la course est une rengaine immodérément répétée dans l’œuvre de BJH. Cela demanderait une analyse approfondie, mais une des idées que l’on peut retenir est que cette course implique une idée de retard. C’est comme si le sujet ne cesse jamais d’échapper aux protagonistes. Cette manière de concevoir un film comme un objet tendu est évidemment un subterfuge significatif, et pleinement effectif, à condition d’exploiter cette posture de manière adéquate avec le propos que l’on souhaite diffuser ; il y a bien quelque chose qui s’échappe dans ce court-métrage, c’est l’idée que la corruption et le vrai crime se situent dans les hautes sphères. Donc d’une certaine manière, la course est presque une conséquence nécessaire des thématiques de BJH. Voilà donc, sans aller plus loin, pourquoi la course est un élément clé dans l’œuvre de BJH. Un grand lecteur de Dostoïevski ce bougre. Dostoïevski, c’est le maître du personnage toujours en retard : il y a toujours quelque chose qui reste à faire dans ses romans, toujours un retard. La décadence russe avait du bon.

 

incoherence bong joon ho b

 

Et pour finir, la musique. C’est la jointure du film, qui est d’autant plus réussie qu’on ne la « voit » pas. Là, il suffit de voir le film, il parle pour soi. Toujours simple, pas plus de deux instruments - cordes, cuivres ou piano-, qui ne servent pas l’intrigue, mais soutiennent le cadre. Encore une idée sympa. Il ne s’agit pas d’utiliser la musique selon un mouvement « action > effet sonore » à la manière des Pilgrim fathers du cinéma, voguant sur un Mayflower bancal en direction de l’expressionisme incertain. Structurelle, la musique est ici une prolongation schématique, voire institutionnalisée, du cadre naturel de l’intrigue. Exemple : le deuxième fragment, qui se déroule au petit matin, lorsque le marchand de journaux effectue sa distribution. La musique « fait » l’aube. Elle est une sorte d’extension construite du chant matinal des oisillons. On retrouvera le même procédé dans les autres parties. L’idée est donc encore une fois d’une imbrication totale des différents aspects, ou éléments, de la narration. Bong Joon-ho laisse sa trace partout dans son film. Son empreinte est immanente. Il y a de la maîtrise, au sens noble du terme. C’est un chef d’orchestre qui connaît les partitions de chaque instrument, mais qui ne brusques aucun musicien pour ne pas briser la dynamique naturelle de l’œuvre. Bref, ça fait kiffer. CQFD.

 

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Published by Kim Bong Park - dans Courts Métrages
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