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23 août 2010 1 23 /08 /août /2010 08:30

 

Il Mare, 2000 de Lee Hyun-seung.


Jun Ji-hyun: My Sassy Girl-like avec les plans sur le quai de métro ou sa relation ratée avec son mec (même si Il Mare a été réalisé avant), là c’est un rôle un peu moins carnivore quand même. Elle avait 19 ans. Déjà stylée.


Lee Jung-jae: l’acteur pas ouf, une filmographie loin d’être dingue, un beau sourire pour certaines, à l’affiche de The Housemaid (sortie le 15 septembre en France).


Il Mare, en dépit de son histoire et de ses acteurs, n’a pas été une grosse bombe du box-office. Le film a attiré moins de 250 000 entrées et a été dépassé par d’autres films a priori moins accessibles. Malgré cela, il a été porté aux nues par un groupe indéfectible de fans qui en ont fait un film référence. Son côté intimiste, en même temps que son budget relativement faible (1 900 000$), expliquent peut-être son succès à la fois partiellement limité et solidement établi. Il Mare ne verse pas dans le pathos suicidaire ou l’ambition démesurée, bon point, sans remettre en cause les tenants et les aboutissants du cosmos, dommage. On fait les fines bouches parce qu’Il Mare développe des idées vraiment intéressantes, essentiellement une réflexion sur l’amour et le temps. Nous ne sommes pas nés du frottement de pages d’un recueil de poésie de Lamartine, surtout Joy Means Sick, mais nous nous devions de traiter ces thèmes sérieusement pour rendre hommage au film. Déjà nous entendons les hirondelles poindre, une lumière brune tapisse l’air enfiévrée des passions pendant que les rosiers ploient sous la brise. Nous ne nous emporterons pas pour autant. Il Mare, ça reste du mélodrame, et qui dit mélodrame dit petit carton rouge en règle comme prolégomènes à une métaphysique future. Allez hop.


 

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Ne nous attardons pas à poser l’histoire, le réalisateur ne le fait pas non plus. Sung-hyun (Lee Jung-jae), un étudiant en architecture, emménage dans une belle maison en front de mer, nommée « Il Mare », montée sur de hauts pilotis. Nous sommes en 1997 et Sung-hyun est le premier habitant des lieux. Il reçoit un jour une lettre d’Eun-joo (Jun Ji-hyun) lui disant qu’elle est l’ancienne locataire des lieux et qui lui demande de bien vouloir lui faire suivre son courrier. La lettre date de 1999. Bon, bizarre. Sung-hyun, assuré d’être le premier à vivre dans cette maison, essaye de saisir ce qu’il se passe (Sans Congo aurait lâché l’affaire). Comprenant enfin que la boîte aux lettres de la maison envoie les lettres à travers le temps, il tente d’établir un contact probant pour s’assurer qu’elle est bien dans le futur. Comme cela fonctionne, il se noue alors entre eux une relation à coups de missives et de colis intertemporels qui confinera doucement mais sûrement à l’histoire d’amour. Détail important pour l’histoire, Eun-joo est avec un mec en 1999. Inutile d’aller plus loin dans les explications, il faut accepter les postulats de base.


 

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Cartonnons vite fait bien fait donc. Si l’idée force du film et les éléments qui gravitent directement autour sont très stimulants, Pluton la déshéritée n’a pas été irradiée des rayons de cette trouvaille. On retrouve beaucoup de lieux communs de la comédie romantique : la copine proche, la cuisine et les restaurants, la mer, la neige, l’art, les appartements design et la vie aisée, etc. (à quand une comédie romantique avec des gens dans la merde ?). Cette banalité contraste avec les séquences où le temps est mis en scène, souvent brillantes. De ce fait, le déroulement de la vie quotidienne des protagonistes rend l’effet de plans-remplissage. Exemples : Eun-joo qui se prélasse dans son lit comme on le ferait dans une pub pour les literies « J’aime Dormir », Sung-hyun remuant son tarma dans sa spacieuse cuisine Mobalpa finissant les répètes d’Un dîner presque parfait. Bon on est dur mais on continue à gratter encore un peu : les lettres écrites sont lues en voix-off. Elles sont souvent l’occasion de considérations sur l’amour aussi plates qu’un trottoir désaffecté. Alors pourquoi, quand on a idée aussi originale pour exprimer l’amour, se réduire aux truismes mille fois consommés ? L’arbitrage doit être pénible pour le réalisateur qui a une pure idée mais qui peine à en combler tous les coins de son film, genre : « bon c’est naze mais c’est pas grave j’ai du lourd à côté ». Oui mais non, ça reste naze, ça fait tache.  Autant couper, les films de 45 minutes ne nous dérangent pas. Enfin, quelques mots sur la réalisation. Lee Hyun-seung est dans un gros délire de caméra portée. Il y a des plans-séquences remarquables. Les mouvements de caméra cherchent peut-être à rendre la légèreté du récit. Malheureusement, trop d’impôt tue l’impôt et à force de remuer, le cadrage fout la gerbe. La caméra bouge trop inutilement, ça fait penser à un bouquin qui n’existe pas, Le travelling pour le nuls. Summum : la caméra subjective sur le petit chien Cola, pourquoi ? Bref, à la manière d’un Jules Winfield des grands jours, on lève nos guns, on tient en joue, on récite la Bible « Les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des enfants en ont été agacées » (Jérémie, 31.29), et on tire dans le tas (et le petit Cola fut sûrement une victime innocente regrettera Joy Means Sick particulièrement fan du déhanché des caméras asiatiques).


 

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Venons-en aux aspects singuliers du film. Il Mare est un film qui montre la nécessité d’un contexte, d’un environnement, d’un quotidien aux histoires d’amour par le fait même de retirer le contexte. Malgré la distance temporelle, les deux amants se comportent « comme si » ils avaient un quotidien. Ils créent une fiction qui fait le pont entre 1997 et 1999. Leurs comportements sont ritualisés (sortie au parc d’attraction) pour rendre possible l’histoire d’amour. L’amour est alors une prière quotidienne, et l’être aimé, surnaturel, transcendant dans le sens où il se situe par-delà le temps, est un Dieu que l’on vénère. C’est vraiment très fort comme tour de force. Le film pose la question suivante : que reste-t-il réellement de l’amour si on enlève le temps ? Rien, il ne reste que des prières. L’être humain n’est pas un pur esprit qui fait « pfchit pfchit » dans l’atmosphère, c’est un corps qui prend sens par ses rencontres, ses entrechocs.  Du coup, ne se voyant pas ou ne pouvant pas se voir (Eun-joo ne peut voir Sung-hyun en 1997, elle ne le reconnaît pas, d’où le plan très inspiré du quai du métro où ils sont assis ensemble en 1997), n’étant pas ensemble, le film pose très subtilement la question de la présence.


 

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Comment est-on présent ? Le film passe outre la présence physique pour insister sur les présences artificielles. Je suis présent lorsque quelqu’un pense à moi, je suis également présent lorsqu’on se comporte comme si j’étais là. Ainsi le film désaxe les représentations autocentrées de la présence (je suis là parce que je sais que je suis là) pour les translater vers l’extérieur (je suis là parce qu’Autrui sent ma présence). Et cette translation est rendu possible par l’effet du temps. Le film engraisse, donne littéralement de l’épaisseur au temps. C’est un traitement encore une fois remarquable. Pourquoi épaissir le temps ? C’est une dimension incompressible (quoique, nous y reviendrons) qui ne peut qu’aller en s’étalant. Est-ce à dire que le temps est un prix à payer, voire une pénitence ? On montre souvent le délitement de l’amour sous l’effet du cours du temps. On montre parfois le temps qui fomente l’amour, sa maïeutique. C’est le temps de la drague, des textos, des petits clins d’œil. Cette histoire c’est la suspension du temps. Ce film n’est pas celui de l’amour éternel, c’est un traité de l’amour atemporel. Le temps creux, c’est un bol de mélasse qui recueille les signes laissés par les amants (petit billet laissé sur un comptoir à Eun-joo).


 

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Encore une fois, on aurait pu tomber dans une énième variation autour du thème de l’amour éternel : nous n’aurions rien eu de plus qu’une statue, un Pygmalion en rut, un testament. L’amour atemporel, c’est un amour dynamique, un amour qui laisse des signes et qui fondamentalement renvoie à soi. Que se passe-t-il par exemple lorsqu’on regarde une photo de l’être aimé, ou son écriture. On s’arrête, on réfléchit un peu, on recrée toute la personne, et par ce processus, on se redéfinit soi-même puisqu’on injecte nécessairement de soi dans ce processus de recréation. De cette manière, Eun-joo et Sung-hyun se refaçonnent constamment durant le film. Sung-hyun demande à Eun-joo si elle n’a pas parfois des souvenirs qu’elle aimerait oublier. Il se rend déjà compte que ses souvenirs le changent. Finalement, ce film n’est-il pas un pied de nez à l’amour éternel, mort en son principe ? Tout est dans le titre coréen, Siworae signifie « amour qui transcende le temps », idée différente de l’amour éternel. Nuances et passement de jambes.

 

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Un film qui joue sur le temps, c’est toujours facile à détruire sur les détails. Nous ne mangeons pas de ce pain là. On accepte le film avec ses interrogations, à condition qu’elles ne soient pas grossières. C’est le cas en l’occurrence. Il Mare a, en plus de ce que nous venons de développer, un mérite inespéré et inattendu pour un film romantique, celui de faire tourner les méninges. Le scenario est souple, pliable, on ne peut pas lui reprocher d’être explicatif. A ce point que des éléments restent en suspens pour Sans Congo qui, souffrant d’un quotient intellectuel inférieur à la moyenne, a dû parfois s’accrocher pour suivre le fil des évènements. Lorsque Sung-hyun fait des recherches pour comprendre ce qu’il se passe, on voit sur son écran d’ordinateur le dessin d’un anneau de Möbius, c’est-à-dire un ruban qui n’a qu’une seule face (amusez-vous à faire votre anneau de Möbius : vous prenez une bande de papier, vous faites pivotez un de deux bouts à 180° et vous joignez les deux bouts, puis parcourez le ruban avec votre doigt pour constater qu’il n’y a qu’une seule face). Cet anneau représente la distorsion temporelle qui, par le truchement de la boîte aux lettres, relie l’époque de Sung-hyun à celle d’Eun-joo. Au passage comme ça, dans le genre porte des étoiles, prendre une boîte aux lettres comme pierre d’achoppement d’un paradoxe temporel, c’est cheap. Mais enfin, passons. Et surtout question plus importante : si les lettres arrivent en 1999, c’est que Sung-hyun poste les lettres dans sa propre boîte aux lettres. Est-ce une pratique courante en Corée du Sud ou une liberté délibérément prise par le scénario avec les petites choses de la vie ? Et si la boîte aux lettres est magique, c’est peut-être parce que le père de Sung-hyun l’a touchée avec regret et qu’il y a donc une transmission du bad jusqu’à ce que son fils comprenne à quel point c’était un chic type son père. Non abandonnons les explications à l’emporte-pièce.

 

 

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Restons-en à un niveau plus trivial et parlons plutôt du paradoxe du grand-père, qui a plus émoustillé les auteurs de science-fiction que les physiciens pur jus. Si on fait un voyage dans le temps et qu’on décide de tuer notre grand-père, que se passe-t-il ? Les hypothèses sont ouvertes : impossibilité de le tuer, anéantissement immédiat au moment de sa mort, ou… rien du tout. Rien du tout parce que la mort du grand-père ouvrirait immédiatement un embranchement vers un autre univers, univers dans lequel le grand-père serait mort et où on n’existerait pas. Cette hypothèse est celle soutenue par la théorie des mondes possibles issue de la logique modale. Et sinon, peut-être que la boîte aux lettres est le point de contact entre deux univers, selon une interprétation libre de la théorie des cordes. Selon la théorie des cordes, notre univers serait une membrane parmi une foultitude d’autres regroupés au sein d’un multivers. D’ailleurs, selon les théoriciens des cordes, le Big Bang proviendrait du contact entre deux membranes. Le Big Bang comme la boîte aux lettres. L’univers comme l’amour. Cosmologie diffuse, confusion des sentiments. Et nous. Sans Congo, pragmatique, dit qu’on n’est pas non plus obligé de tuer son grand-père si on venait à voyager dans le temps. Joy Means Sick, fidèle à ses préoccupations terriennes, reste dans l’incompréhension : pourquoi Sung-hyun n’a pas demandé à Eun-joo les numéros du loto ?

 

Joy Means Sick & Sans Congo.


 

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BONUS:

 

A un moment du film, on voit Eun-joo dans une sorte de librairie où on paye à la lecture. Il s'agit dans Manhwabang (Manga café au Japon), voici un topo-wikipédia sur cette institution: cliquez ici. Du coup on s'est dit que ça pouvait être l'occasion de faire un topo sur l'histoire du manhwa: cliquez ici.

 

Le temps est compressible. Si le sujet vous intéresse, nous ne pouvons que vous conseiller l'excellente émission qui était passé à l'époque sur Arte, Ce qu'Einstein ne savait pas encore, présentée par un physicien, Brian Greene. Brian Greene est l'auteur de L'Univers Elégant, un super livre de vulgarisation. N'hésitez surtout pas si les mot-clés suivants vous intéressent: Big Bang, espace-temps, incertitude quantique, trou noir, cordes, univers parallèles, etc.

 

 

 

 

Enfin, dans la famille "Relation d'amour à distance temporelle" je demande Quelque part dans le temps (Somewhere in time) de Janneot Szwarc avec Christopher Reeves qui va rejoindre sa meuf en 1912. On a trouvé le film sur Youtube. C'est léger, du genre qui passerait sur M6 un dimanche aprem de vacances de noël. Dans Il Mareil n'y a que deux ans d'écart, c'est plus simple pour les rendez-vous.

 

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Published by Kim Bong Park - dans Comédie
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