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29 août 2010 7 29 /08 /août /2010 22:26

Green Fish (1997), Lee Chang-dong.

 

Green Fish Poster 

 

Lee Chang-dong revisite Jacques Prévert, longtemps avant Poetry : trois allumettes une à une allumées dans la nuit, la première pour te demander si tu as dîné, la deuxième pour te demander ton âge, la troisième pour allumer une clope, et l’obscurité toute entière pour te suriner l’estomac, pour te prendre dans mes bras, pour t’oublier. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place, telle semble être la morale la plus appropriée pour le film : Green Fish, c’est dark.

 

Générique d’album-photos. Dès le début de son histoire, Mak-dong appartient au passé d’une certaine manière, il est figé. Inutile de courir, de se désarticuler, de fayoter pour son boss. La mort transforme la vie en destin écrivit Malraux, un autre ministre de la Culture. Bingo, Mak-dong, le petit fonctionnaire du crime aura une fin quelconque, sombre, délabrée, étroite, injuste. Ce film est le terrain d’un conflit des normes : entre le droit et le fait, entre la morale et le pis-aller, entre la dignité et l’immonde, quel justice, pour quel territoire, pour quel être humain ? Avec Mak-dong, la justice sera expéditive, directe, martiale. Dans les deux sens, peut-être même que la justice ne sera pas juste. Demandez à Antigone et à la manie qu’elle avait de fouiner au-delà du Code. Demandez à la chèvre de M. Seguin, ou à ce qu’il en reste, elle vous aurait répondu que Michel Audiard avait tout dit déjà : « quand les mecs de 120 kilos parlent, les mecs de 60 kilos se taisent et les écoutent » (Cent mille dollars au soleil).

 

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Il aurait dû y être sensible pourtant, ce modeste Mak-dong. Dès le début du film, en uniforme propret, il cherche à planter son petit coup de pression à trois mecs qui importunaient Mi-ae, sûr de son bon droit et de l’institution qu’il représentait. Mais la récolte est sèche : quelques mandales bien placée lui sonnent le tocsin ; la fin de l’ordre, de la géométrie, du droit. L’uniforme ne vaut rien dans le noir, personne ne la voit, seules les canines comptent. Premier avertissement donc. Mak-dong reste les yeux fixés sur son objectif : du bif. Pas n’importe comment, mais du bif quand même. La ville a bien changé tout de même, les immeubles ont poussé comme des champignons. Il ne reconnaît pas. Puis vient la confrontation avec à la police : son ami ayant grillé un feu rouge, le policier accepte de les laisser partir moyennant un bakchich. Le pote de Mak-dong a un billet trop gros, le policier lui dit qu’il va faire de la monnaie. Haha quel drôle de fauve celui-là ! Ainsi donc, dans l’état de nature, on rendrait la monnaie ? Quedal, le flic se casse avec. La clarté agonise alors de son dernier râle dans une franche rigolade : Mak-dong et son pote, hilares, prennent en chasse le policier pour qu’il leur rende la monnaie. Cette fois, l’uniforme est une proie. Ce sera le dernier coup de grâce, l’ultime révolution. Ensuite, plus rien ou presque, mais une chose est sûre : c’est sombre.      

 

C’est Mi-ae qui l’invitera dans ce gouffre, peut-être pensait-elle utiliser cette bonne poire comme un marchepied au début. Qu’importe, après un deuxième cafouillage, mené par le très grand Song Kang-ho, Mi-ae négocie pour lui une entrée dans cette fratrie de malfaiteurs. Le boss, Bae Tae-gon (Mun Seong-geun), l’embauche après un entretien laconique : il ouvre les jardins du chaos où seule la force préside aux destinées des pensionnaires. Il en a bavé Bae Tae-gon pour en arriver à ce niveau. Et son ascension s’est faite en respectant scrupuleusement le carnivore du dessus. Ah les jeunes, des petits poètes, ils veulent plaire, ils sont fous, on n’est pas sérieux quand on a 36 ans. Mak-dong est vif, un peu plus libre peut-être, mais la liberté est un placement à risque dans ce genre de milieu. Mak-dong tâtonnera, toujours dans le noir, pour se faire sa place. C’est qu’il apprend vite le petit. Et Lee Chang-dong sert des clairs-obscurs de papa ours : comme cette scène de discussion entre Mak-dong et Bae Tae-gon où seuls les visages se dégagent du noir. Bae Tae-gon, très stylé à ce moment là, raconte son histoire à la troisième personne. Nul doute qu’il est en train d’adouber Mak-dong, de le faire entrer dans son système institutionnel. Mak-dong ne peut plus agir en électron libre.

 

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Autour de lui, c’est la guerre : ça s’écrase, ça s’humilie, ça se rabaisse, ça s’empoisonne, ça se vend. Mi-ae, entre la murge et la chnouf, perdue dans espace infiniment clos, se laisse aller, résignée. Elle ne semble plus vraiment porter attention à ce milieu. Elle s’est complètement mise sous la protection de. Mais Mak-dong ne la laisse pas indifférente pour autant ; l’amour sera même, disons-le, naissant entre eux. Et puis plus rien. C’est ça le chaos : rien qui ne dure, quelque chose qui viendrait à naître s’anéantit dans le même mouvement. Le droit ne vaut rien ici, il n’y a pas de structure. La loi, c’est celui qui gueule le plus fort, ou met la claque la plus humiliante. Green Fish est l’histoire d’une particule dans un chaos. Lorenzino se mue progressivement en Lorenzaccio. Et lorsque, gonflé d’un courage d’adolescent, Mak-dong cherchera à honorer ses idéaux, ce sera la figure du père qui punira : chaque chose à sa place et une place pour chaque chose, mon petit.       

 

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Mak-dong aurait pu, aurait du même, s’appeler Mad Kong : le « Glorieux Fou », dans un mélange de chinois et d’anglais qui ne correspond pas si mal aux coréens. Comme souvent chez Lee Chang-dong, son film commence par un train, par un départ, une translation dans l’espace. Mak-dong vient de finir son service militaire et se prend pour un preux chevalier. Il défend une demoiselle en détresse et se fait casser la gueule par trois loubards. La fille est sauve, lui à terre entre deux compartiments et la scène résume bien la vie d’un type qui devra s’abimer pour avancer. Ses idéaux pour s’approcher de Mi-ae, ses doigts pour s’intégrer dans la mafia, et puis et puis. A la station suivante il descend pour se venger, un coup par derrière et un sprint, insuffisant, le train repart sans lui. Plus tard son futur patron lui demande s’il a un talent particulier, il sèche et Mi-ae répond : « Si si, il est bon à la course ». Ca tombe bien : courir il ne fait que ça, après l’argent, après l’amour, après  les trains, après son rêve. Parfois un sprint, parfois un marathon, en tous cas il y laisse des points de vie et se retrouve à Séoul, enrôlé dans un petit groupe mafieux dont le chef est maqué avec Mi-ae, celle-là même qui l’a aveuglé d’un foulard rouge alors qu’il respirait le vent de la liberté à la porte du train. Très symbolique.

 

miroir mon beau miroir 

 

Kong donc, parce que ce type un peu fou cherche la gloire. Oh pas une gloire de film américain, non, il veut simplement que sa mère arrête de faire le ménage chez les autres et que sa famille le regarde avec fierté. Très belle scène d’ailleurs que celle où il annonce à sa mère qu’il va désormais gagner de l’argent. Le plan est décomposé en trois parties et autant de façons de percevoir Mak-dong. Il y a tout d’abord ce reflet dans le miroir, Mak-dong se fait beau gosse et se regarde déclarer à sa mère qu’il va subvenir à leurs besoins, il est très fier de lui, il demande lui demande d’ailleurs s’il a du succès auprès des filles, c’est le personnage qu’il aimerait être. A la fenêtre son grand-frère, qui est un peu attardé, lui fait coucou, ou se fout de sa gueule, au choix. Au premier plan passe sa mère qu’il l’écoute d’une oreille l’air de dire « ça va on te connait mon petit Mag-donk, j’ai changé tes couches pour rappel ». Nul besoin de souligner qu’il s’agit du regard que sa famille porte sur lui. Enfin lui, masse insoluble qui n’est pas image, qui se cherche et se dévisage : il est filmé de dos.

 

Mad aussi, Kong l’est assurément. Il ne fait pas les choses à moitié le couillon. Un contre trois ? Même pas peur, et quand on lui demande de faire semblant d’avoir été blessé par un politique gênant, il se fracasse les doigts à plusieurs reprises sur la porte des toilettes. Avant cela, il s’était encore une fois dévisagé dans un miroir (on pourrait les compter, déjà dans le train…), histoire de tendre un peu plus vers cette image qu’il aimerait donner de lui-même. Un type déterminé.

 

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Un mot sur la réalisation. Green Fish est le premier film de Lee Chang-dong qui, pour rappel, est un écrivain de métier. Quand il débarque place du septième art il vient pour imposer son style. Depuis il est fidèle à ses premiers amours : il ne coupe ses plans que quand cela devient nécessaire, il n’embellit pas la réalité et quand la scène devient violente la caméra se calme. Il s’autorise même l’emploi de figures récurrentes par la suite : un personnage handicapé, un train, un pic-nic au bord d’une rivière, etc. Une très belle esthétique du coup de pression aussi, qu’il décline en plusieurs scènes et tout le monde y passe, du génialissime Song Kang-ho « mec t’as pas du feu » au retour du big boss qui claque des kèches en filant sa métaphore du petit chien. Tout ça, on en reparle plus bas, dans le top 10 des meilleures scènes du film et on finit en vous laissant méditer sur les paroles de cinéastes méconnus qui s’accordent bien avec la mélodie de Green Fish. Voilà pour la culture.

 

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« La violence est devenue, selon moi, un élément essentiel du scenario. Elle a une vraie nécessité dramatique. Je ne pense pas que les gens croient à un diable avec des cornes fourchues donc ils ne croient pas à un châtiment après la mort. Aussi la question devenait-elle, pour moi : à quoi les gens croient-ils ? Qu’est ce qui fait peur aux gens ? La douleur physique». Fritz Lang

 

« Au début, le plus beau compliment que l’on pouvait me faire, c’était de dire que j’avais créé de belles images. Aujourd’hui, si on me dit ça, j’ai l’impression d’avoir raté le film » Wim Wenders

 

« La première et la plus importante des leçons si l’on veut devenir cinéaste, c’est donc d’apprendre à s’établir en tant qu’auteur, d’apprendre à imposer sa propre vision sur le film » Emir Kusturica

 

« Ce n’est pas parce qu’on tourne une scène violente que la mise en scène doit l’être » Bertrand Blier

 

 

 

Bonus :

 

Devoirs à la maison de prof Joy Means Sick.

 

Dans vos agendas vous notez une dissertation de deux copies doubles avec une marge supplémentaires de trois carreaux. Le sujet : Peut-on raisonnablement penser qu’il existe un lien entre Green Fish et A Bittersweet Life de Kim Jee-woon ? Pour vous aidez, et parce qu’il faut remonter la moyenne de la classe, quelques pistes de réflexions :

- un saule pleureur clôt Green Fish un autre ouvre A Bittersweet Life. (mettre les images des deux films)

- le personnage principal est amoureux de la femme de son patron qui finit par le trahir (justement au moment où Mak-dong devient tueur, comme Sunwoo)

- les paroles qui ouvrent le film de Kim Jee-woon à mettre en rapport avec le rêve de Mak-dong qui se réalise après sa mort : « Une nuit d’automne, le disciple se réveilla soudainement en pleurant. Alors le maitre lui demanda : As-tu fais un cauchemar ? Non.  Alors as-tu fais un rêve triste ? Non, dit le disciple. J’ai fait un beau rêve. Alors pourquoi pleures-tu autant et si tristement ? Le disciple sécha ses larmes et répondit d’une voix calme : Je pleure parce que le rêve que j’ai fait ne peut pas se réaliser…. »

Tout ça en sachant que Kim Jee-woon appartient à une autre génération. C’est à rendre pour la fin de l’année.

 

Et je mets un 20 à celui qui m’explique ce que veut dire « sieddo samunoie bojaeddio ».

 

 

 

Top 10 arbitraires des phases les plus marquantes du film.

 

1 – Mak-dong qui rate le train, on en a déjà parlé, pas mal le travelling au raz du sol au passage (vidéo 1 / 5’03).

 

1 – Mak-dong et son frère qui poursuivent les flics pour qu’ils leur rendent la monnaie sur leur bakchich (2 / 6’07).

 

1 – La première entrée en boite, la lumière rouge, le visage de Song Kang-ho, les alternances de vues subjectives et d’entrées de Mak-dong dans le champ (3 / 1’05).

 

1 – Song Kang-ho / Pan-su qui demande du feu à Mak-dong après l’avoir gratifié de l’un des plus beaux high-kick du cinéma (3 / 5’30)

 

1 - « Turn the music on » puis le sous chef parle à l’oreille du boss qui dévisage Magdonk en se marrant. Lui les fixe le nez encore en sang avant que son regard ne soit inévitablement attiré par Mi-ae qui s’est mise à danser. Tout est dit et sans un mot. De la sobriété au cinéma par Lee Chang-dong (4 / 6’35).

 

1 – Mak-dong en mode Mad Kong qui lâche un coup de pression pas si gratuit à un mauvais chanteur de karaoké, tapotage de cotes et insultes devant les filles compris, comme au collège (5 / 2’38).

 

1 – Song Kang-ho qui crame au briquet les parties génitales d’un diacre impliqué dans une relation adultérine (c’est quand même plus efficace que cent Ave Maria) (7 / 6’20)

 

1 – Le piquenique, l’explosion du cercle familial et les ronds de la voiture de Mak-dong (9 / 0’00)

 

1 - « To make dream come true, I’ve climbed from the bottom to the top here ». Bae Tae-gon à quelques centimètres du vide, boss fatigué et contesté, du haut d’un immeuble de plusieurs étages, le regard plongé vers le bas. (10 / 6’47)

 

1 – Et bien sûr le combo ultime, « votre braguette est ouverte », viens là que je te surine et je sors des toilettes sur du Corona : I don’t wanna be a star ! (11 / 0’00).

 

On aurait aussi pu mettre : le chassé encaissé par Song Kang-ho, son coup de pression dans le parking, la distribution de patates signée Bae Tae-kon, celles qu’il encaissent face au big boos, la poursuite de la poule, Mad Kong seul contre tous qui vient laver dans le sang l’honneur du Mi-ae interrompue en pleine chanson …

 

 

Corona I don’t wanna be a star. Et là c’est technique, on vous a déniché la version utilisée dans Green Fish, le Lee Marrow E.U.R.O Beat mix qui était sur le CD deux titres à l’époque. Lee Chang-dong ? Un homme de goût.

 

  

 

Noir c'est noir, il n'y a plus d'espoir. Voici Le Doulos, un film de Jean-Pierre Melville, datant de 1962. On vous aurait bien mis Razzia sur la Chnouf, un des titres les plus poétiques du cinéma français, mais on l'a pas trouvé ! Tant pis, au lieu de Ventura et Gabin, ce sera Reggiani et Belmondo

 

 

Bon et attention, là on va prendre une petite chicane qui va nous faire passer de Lee Chang-dong à Jim Jarmush, un autre type très sympathique. Prêt ? Alors vous me dites Green Fish, je dis poisson. Voyons voir, poisson, je dis Arizona Dream, dont j'extrais la B.O et soustrait ce titre d'Iggy Pop :   

 
Très bien, j'ai donc maintenant Iggy Pop, je l'élève au carré, je factorise par Tom Waits et j'obtiens une scène mythique de Coffee and Cigarettes, le film de Jim Jarmush :

 
Et pour finir, le poème original de Prévert:
Trois allumettes une à une allumées dans la nuit
La première pour voir ton visage tout entier
La seconde pour voir tes yeux
La dernière pour voir ta bouche
Et l'obscurité tout entière pour me rappeler tout cela
En te serrant dans mes bras
 

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Published by Kim Bong Park - dans Drame
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