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1 août 2010 7 01 /08 /août /2010 21:17

 

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Failan (2001), film de Song Hye-sung (Song Hae-sung).

 

A ma gauche, Choi Min-sik. Poète. Lutteur. Révolutionnaire. 96 tonnes de style. 4500 bars de pression. Moulin à claques. Turbine à gaz innervant. Interprète à ses heures. Prologue du Patrimoine mondial de l’Humanité. Monument historique. Stade olympique. Point de jonction entre la place Tian’anmen et l’avenue des Champs-Elysées. Etoile filante. Centrale nucléaire fabuleuse. Antichambre du Verbe. Dernier jour du monde.

 

A ma droite, Le Mélodrame classique. Pesant. Cruel. Infantilisant. Rigide. Opium discount du peuple. Intersection entre la bureaucratie soviétique et le libéralisme dictatorial. Fils d’une Chungmuro en putréfaction et d’une joyeuse enfilade d’apparatchiks cupides. Lourdeur faite bobine. Pellicule insipide. Aberration scénaristique. Faute de grammaire. Ver de terre amoureux d’une étoile. Douloureusement. Péniblement pénible.

 

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Le ring c’est Failan (2001), un film adapté de la nouvelle de Jiro Asada, La Lettre d’amour. Il s’agit de l’histoire de Failan (Cecilia Cheung), une immigrée chinoise qui débarque en Corée du Sud pour rejoindre sa tante. Malheureusement pour elle, on lui apprend que sa tante s’en est allée au Canada. Elle se retrouve donc comme un poireau sous l’Epée de Damoclès du rapatriement en Chine. C’est à ce moment là que Kang-jae (Choi Min-sik), petite frappe négligeable,  entre dans l’arène : il accepte, moyennant rétribution, de faire un mariage en blanc pour que Failan obtienne un permis de travail. Ce pauvre type est par ailleurs empêtré dans une existence plutôt pourrie : membre d’un gang, son boss (Kong Hyeong-jin) lui demande d’endosser la responsabilité d’un meurtre qu’il a commis. Après plusieurs hésitations, Kang-jae accepte d’aller en prison pour lui contre sa promesse de lui offrir un bateau. Mais entre-temps, Failan se rappelle au fin fond de sa mémoire : on lui annonce sa mort. Dure corvée, il va devoir identifier son cadavre alors qu’il ne l’a jamais vue. Ce voyage est pour lui l’occasion d’une certaine forme d’introspection.

 

Le promoteur du combat semblait pourtant être un honnête gentilhomme, un certain Song Hae-sung. Vraiment, un chic type vu de loin. C’était en fait un tricheur, adepte d’une espèce de triche insupportable. Nous l’avons appris à nos dépens. L’arbitre était bien évidemment de mèche. Ils se sont fait un paquet de thunes sur le dos de braves gens. Les gants rembourrés de plomb, la carcasse piquée aux stéroïdes, le Mélodrame classique eut raison de Choi Min-sik au terme d’un combat tendu de bout en bout. Retour sur un scandale honteux.

 

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Le cinéma mélodramatique sud-coréen est né dans les années 60 sous la dictature militaire avant d’être entretenu durant une quarantaine d’années comme on choie une courtisane. A partir de cette décennie, les régimes dictatoriaux successifs font des mélodrames les cohortes disciplinées du cinéma institutionnel de Chungmuro (l’équivalent d’Hollywood en Corée du Sud). Loin de nous l’idée de réduire Failan à cette catégorie de film, laquelle vivote laborieusement depuis la transition démocratique. Pourtant, certains éléments de structure très prononcés s’affichent effrontément dans le film, à des degrés divers, ce qui nous fait dire que le mélodrame classique a entraîné des lésions lourdes dans la psyché d’un certain nombre de padawan-cinéastes sud-coréens.  

 

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Si on prend Failan, et qu’on lui soustrait Choi Min-sik (soit 70% du film), il reste un terreau, un petit appendice orphelin qui cherche tant bien que mal à rejoindre la tribu du Mélodrame classique. Comment le reconnaît-on ce petit poupou ? On le reconnaît à son premier trait : le caractère de réalisme décoratif. On a d’un côté affaire à un petit village bien propret, rangé, doucement enneigé, dans lequel Failan travaille comme blanchisseuse. De l’autre côté, le quotidien de Kang-jae est crade, entassé, congestionné, vétuste. Les univers sont à leurs images. On est dans un expressionnisme bas de gamme. Plus haut et plus fort, cet expressionnisme devient carrément trivial à la lumière de la réduction du jeu des acteurs au niveau d’une équation parmi les plus rigolotes : un plan = une émotion = une expression. Si Choi Min-sik est évidemment immunisé contre les directives du scénario, le boss du gang et Failan semblent s’en délecter. En particulier le personnage de Failan. Elle est passive, effacée, son visage est presque toujours celui de la soumission ou de l’incompréhension. D’aucuns appelleront cela une interprétation intériorisée. Certes, mais c’est quand même limité. Au-delà de l’expressionnisme de comptoir que l'on nous propose, le mélodrame classique se distingue par les remugles du misérabilisme condescendant qui en émanent. Ici encore, Failan n’est pas en reste. La répétition des coups du destin (tante partie au Canada, maladie, arrestation de Kang-jae) sont comme une manière de faire comprendre que les carottes sont cuites et qu’on est condamné à souffrir. On cherche à faire émerger des « martyrs exemplaires » qui se casseront les dents contre les barrières sociales. Ajoutez à cela la soumission principielle de la femme et Failan cumule alors un gros paquet de points d’handicap sur la ligne de départ de la vie. Juste ce qu’il faut. Les merdes ont lieu hors-champ bien sûr, comme la mort de Failan par exemple. La caméra s’échappe bien vite des situations tendues en prétextant lâchement des travellings vers le haut, comme pour fuir la misère « triste et sale » afin de parvenir à la pureté méditative céleste. Pour le reste, on ne parle pas de la musique, du noir et blanc, des plans pris au travers des vitres, etc. Tous ces éléments ont fait la fortune du mélodrame classique. Ce cinéma un genre abject qui prend les gens pour des cons. L’idée sous-jacente est celle d’une suite d’épreuves immuables et surnaturelles que le héros doit surmonter, sans le pouvoir, pour atteindre une forme de Rédemption. A l’époque, on voulait faire oublier que le pouvoir avait été usurpé au peuple, d’où le recours à cette forme de fatalité qui cajolait l’inertie caractérisant naturellement une bonne partie de nos organes. Voilà, c’est contre tout ça que Choi Min-sik se bat.  

 

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Il n’est pas vraiment aidé par le personnage qu’on lui lègue d’ailleurs. Enième petit gangster foireux pris dans des rapports de forces pour un oui ou pour un non, il doit identifier le cadavre de Failan, officiellement sa femme. On voit au fur et à mesure que ce mec, c’est un héros et un lâche, comme tout le monde. Il s’écrase lamentablement, puis se bat courageusement. Il s’invente des quêtes d’honneur, des questions de principes, tout en passant à côté du système. Son donquichottisme amateur ne dure jamais très longtemps, mais juste assez pour comprendre que ce n’est pas un type à ployer sous les anathèmes discrets de la fatalité. En acceptant d’aller au trou à la place de son boss, (il l’appelle bourré, confirmant l’axiome statistique selon lequel il ne vaut mieux pas utiliser son téléphone portable à partir d’un certain niveau d’alcool dans le sang), il laisse surgir la tare qu’il porte : la détestation de soi. Il se hait, mais ce n’est pas de la poésie, c’est très fin. Il se déteste parce qu’il a intériorisé en lui tout ce qui le révulse dans le monde extérieur. Et c’est Choi Min-sik qui joue tout ça.   

 

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Cette hypothèse de l’intériorisation permettrait d’introduire une piste divergente dans la relation à distance entre Kang-jae et Failan. On pourrait dire rapidement que c’est une histoire d’amour, une sorte de relation à distance temporelle et spatiale. On pourrait même dire que c’est l’histoire d’un ratage cosmique en reprenant l’idée de la nouvelle d’Henry James, La Bête dans la jungle. On concluerait alors que Kang-jae est triste parce qu’il a raté sa vie, il a raté la vie qu’il aurait pu avoir avec Failan. Cela ne semble pourtant pas solide. Kang-jae intériorise une haine qu’il porte au monde extérieur, ce qui se transforme en haine de soi. L’histoire de Failan est pour lui l’occasion d’une catharsis. Son évocation et son parcours lui enlèvent littéralement la tumeur de fiel qui le ronge. Cela le rend plus léger, plus serein; il a enfin confiance en lui. Et il en va de même pour Failan, lorsqu’elle bâtissait l’idée qu’elle se faisait de Kang-jae sur une photo d’identité de dandy. La photo est une raison de vivre, un prétexte, elle n’est en aucun cas le fondement d’une histoire d’amour réelle. Dans les deux cas, les photos ont un effet auto-réalisateur : ce sont des miroirs renvoyant chacun à lui-même et à ce qu'il désire profondément.  

 

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Durant la Seconde Guerre mondiale, les Américains bombardaient à la tonne et ratissaient large dans la mesure où ils jouissaient d’un arsenal de guerre quasi-inépuisable. Les pilotes de la Royal Air Force Britannique, moins bien lotis en armement, durent gagner en précision et en bravoure pour ne pas gaspiller leurs munitions, fait qui a participé de leur renommée légendaire. Si Choi Min-sik avait été un pays, il n’aurait eu qu’une seule bombe, et cette bombe, elle aurait été délicatement déposée au-dessus du palais d’Hitler. Straight to the point tout en sobriété. Parlons-en de bombes. Dans ce film, Choi Min-sik entrouvre les portes d’une élégance épurée inversement proportionnelle à celles des blousons Bombers qu’il se trimballe sur les épaules. On ne parle plus du personnage, on parle de l’acteur. Les plus grands acteurs sont peut-être paradoxalement les personnes les plus pudiques qu’il peut nous être donné à voir parce qu’au fond, ils n’ont jamais rien fait de plus que jouer leur propre rôle.

 

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Leur propre rôle apparaît clair comme dans de l’eau de roche à condition de jouer un certain type de personnages. Ce sont des petits médiocres qu’il s’agit. Les petits nuls, les n’importe qui, avec leurs petites affaires, leur petit boulot, leur petit auto. La grandiloquence flatte les mauvais acteurs, les charlatans, les fainéants. Les grands acteurs subliment l’insignifiance, ils la rendent héroïque. Ils la remplissent de tout ce qu’ils sont, ils débordent la quotidienneté; ils brisent, par une retenue impériale, les séries existentielles perdues d’avance qu’on leur impose. Des exemples, on vous en donne à la pelle : Jean Gabin dans Rue des Prairies (Denys de La Patellière), Max Von Sydow dans Les Fraises Sauvages (Ingmar Bergman), Toshiro Mifune dans L’Idiot (Akira Kurosawa), Al Pacino dans Panique à Needle Park (Jerry Schatzberg), Robert de Niro dans La Valse des pantins (Martin Scorsese), et on en oublie …   

 

C’est à partir de là qu’on commence à ressentir cette sensation assez incompréhensible d’attachement envers un acteur. Choi Min-sik est très largement de cette trempe. Il fume ses cigares, envoyés par Fidel Castro himself, dans le club très fermé des « Acteurs à Mille Mille de Toute Terre Habitée ». Juge de proximité incorruptible, rigoureux jurisconsulte des extrêmes, il porte pendant le film un regard de Macédonien sur le cours des choses. Choi Min-sik est au cinéma ce que Zinédine Zidane était au football : une exigence infinie au service d’une idée simple.  Une âme trop grande pour un corps trop faible. Quelle classe putain.

 

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La fin du film est bête et méchante. On ne va pas la gâcher pour ceux qui ne l’auraient pas encore vu (on vous rappelle que vous pouvez le voir en cliquant ici). Franchement, c’est dégueulasse. L’injustice seule ne saurait faire la tragédie.    

 

 

 

Bonus :

 

  • Puisqu'on parle de boxe. Le 15 avril 1985, à Dallas, Marvin Hagler et Tommy Hearns se retrouvaient sur un ring. Ils ne s'aimaient pas vraiment. A un point tel qu'on a baptisé leur combat "The war". Un combat référence dans l'histoire de la boxe anglaise.

 

 

  • Pour approfondir sur la notion de mélodrame classique, on vous conseille la lecture du livre d'Antoine Coppola, Le cinéma sud-coréen: du confucianisme à l'avant-garde. Le livre est partiellement disponible sur google books : cliquez ici.

 

  • Et pour finir, voici deux interviews très sympas. La première est de Marlon Brando, qui parle en français et aborde différents sujets. La seconde est de Klaus Kinski, qui rembarre vite fait bien fait une journaliste qui faisait banalement son boulot. Attention, la grosse quantité de classe qui irradie ces vidéos peut causer des perturbations à votre connexion internet. 

 

 

 

 

Sans Congo

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Published by Kim Bong Park - dans Drame
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