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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 14:43

Fiche technique évasive

 

Réalisation : Im Sang-soo, affranchi du fond, se lâche sur la forme. Une partition aérienne, tout en style.

 

Photographie : pas trouvé le responsable, mais chapeau. Lee Hyeong-deok !

 

Musique : Kim Hong-jib, un pote de longue date, déjà collaborateur sur Une Femme Coréenne, The President Last Bang ou Le Vieux Jardin. Parfaitement dans le ton et dans l'excès.

 

Casting :

 

- Jeon Do-yeon, Eun-i, la servante, récompensée à Cannes pour Secret Sunshine, parfaite en soubrette naïve au visage plus qu'éloquent. C'est son corps qui parle.

 

- Lee Jeong-jae, Hoon, le maître de maison, déjà vu dans Il Mare, caricatural mais dans un style parfaitement adapté, le 1,5ème degré incarné, on en reparle plus bas.

 

- Yoon Jeo-jeong, Byeong-sik, la gouvernante, après Mother et Poetry cette année, les grand-mères coréennes jouent des épaules et s'imposent place du 7ème art.

 

 

housemaid

 

Effleurer sans déflorer, parce que franchement on a grave aimé The Housemaid. Preux chevaliers de l'amour fol, de la joy véritable, et contrairement à ce que le film donne à voir, nous avons décidé de l'évoquer seulement, de manière décousue, successive, impressionniste, sensitive, pudique peut-être. On se souvient de notre premier slow prépubère et on pose délicatement nos mains sur les hanches du film. C'est bien de simplement noter des idées, d'ouvrir des pistes. C'est plus facile, on laisse la place à l'interprétation du lecteur, et au bout du compte, cela nous permet d'avoir raison quoiqu'il arrive. On pense à tous ceux qui ont écrit des articles sur Oncle Bonmee... franchement chapeau, nous on passe notre chemin. Mais revenons à nos moutons et posons juste les bases: une jeune servante rejoint une vieille gouvernante dans le service d'une riche famille. L'épouse est enceinte, et le mari volage. Le mari et la servante finissent par coucher ensemble. Le mari l'engrosse. Ambiance.

 

Une chose est sûre: ce texte va nous permettre d'assurer notre rente de fréquentation quotidienne parmi les cyber-égarés sur la voie du Saint Onanisme (cliquez sur  Une femme coréenne pour vous, et nous, en assurer). Sympa Im Sang-soo.

 

Bienvenue donc dans l'univers fulgurant des pensées de Joy Means Sick et Sans Congo; la télépathie, c'est chic... 

 

  

... Im Sang-soo se lance dans un remake d’un classique des années 60, il se sait attendu. Malin, il commence son film par un contre-pied total, une feinte pas si gratuite qui dépoussière radicalement la chose : 50 ans après, la Corée et le cinéma ont beaucoup changé. Tout est léger, enlevé, aérien. Im Sang-soo se démarque de l’œuvre originale, commence un nouveau film sur des bases anciennes. En Corée on a été choqué dans les salles...

 

... une ouverture poc-poc, super bien faite, à la The Shield. C’est un début « dedans », en plein milieu de. Dès l'introduction: de la nourriture, de l’abondance. Mais quel lien entre le film et la gastronomie ? Penser à un bonus avec de la nourriture, la nourriture semble être un élément important...

 

... donc ça se passe en pleine ville, Séoul sûrement, c’est rapide, morcelé, fragmenté. Beaucoup de femmes déjà, de la virtuosité aussi. Un suicide, une attraction, même pas de fascination, juste de la curiosité. Est-ce Euni, la pas-encore-servante, qui veut aller voir le cadavre pour se divertir ?..

 

... on ne se suicide pas là par hasard, « ils connaîtront ma douleur », finira-t-elle par crier. C’est le départ, la mort, la silhouette de craie qui rendent plus présente que jamais la suicidée. Une bien triste façon de laisser son empreinte, un écho qui résonne 1h30 plus tard, comme une prémonition, comme l’Antigone d’Anouilh. Si déjà tu savais petite Euni, jeune et tendre écervelée...

 

... la curiosité se dissipe, la vie et ses parties reprennent, toujours avec des plans serrés, un espace fragmenté, chacun dans son coin, dans son cadre, dans sa bulle. C’est la ville et c’est fini, Euni va rejoindre une bulle luxueuse, le film flirter avec le huis-clos...

 

The-Housemaid-26829

 

... Im Sang-soo se libère rapidement du fond. La forme est éblouissante. Trop tape-à-l’œil pour certains rabat-joies, réjouissante pour d’autres. Même les simples champs contrechamps sont nickels, un léger décalage entre la prise de parole et l’arrivée sur le visage, du jeu à contretemps, une pensée pour Zizou, le petit espace, l’entre deux, Lizarazu...

 

... « N’apparaît jamais autrement devant la famille », une demande de la maitresse de maison transmise à la servante par la vieille gouvernante, histoire de bien marquer les différences sociales, les seules qui l’avantagent finalement. La partie peut commencer, chacun sur sa case. Dames ou échecs ?..

 

... la posture des personnages : droits, secs, fins, filiformes, efflanqués. Modèles d'exposition. Noir et blanc, le jeu se pose sur un décor qui rappelle étrangement un damier; les dames se tiennent prêtes, les pions sont inutiles. Un travelling lie Euni et Mira, la petite fille du foyer, histoire de retourner le couteau dans la plaie avec le sourire du chat d'Alice au Pays des merveilles...

 

... le cadrage est tordu, on recherche de l’oblique; tordu: comme la tension qui traverse la tour de Pise, comme les personnages. Au ras du sol, près du corps, la caméra fouille l’intimité: l'épouse, femme enceinte, fait du yoga (Une femme coréenne).

 

... déjà vu quelque part ce plan : Euni, fatiguée, tête renversée, sur son lit (Une femme coréenne). Le mari rentre du boulot, quelle belle enflure. Le genre de mec qui joue du Beethoven le matin avant d'aller travailler; sorte de chant nuptial, Euny frémit de tout son corps, elle sent très fort le sexe. Jouer sa petite sonate de Beethoven avant le petit déjeuner devant elle, c’est vraiment un écrasement total par l’être (économique, culturel, physique, etc.) sur cette petite servante. Le déséquilibre est tellement brutal que ça devient burlesque : cadre de travers, personnages à la fois détachés et noués, un pied dedans, l'autre dehors. On en parlait déjà un peu dans le texte sur Une femme coréenne, le 1,5ième degré...

 

... il aime filmer les femmes, de tout âge. Il ne fait d’ailleurs que ça, ce qui rend le personnage du mâle très intéressant. Complètement caricatural, une sorte de fantasme made in Korea : riche, musclé, torse rasé, amateur de piano et bon vin qu’il goûte comme à l’école en faisant plein de bruit lorsqu’il avale l’air pour dégager les arômes dans sa bouche...

 

the-housemaid

 

... elle sent le sexe : quand elle nettoie la salle de bain. C’est bon, la pulsion a frappé. La servante finira dans son escarcelle. Petit rire malin, la musique laisse entendre qu’une cochonnerie se trame, et hop plan-route. Intérieur design, luxe minimal, spacieux, climat venteux, impression de vide, ménage à trois: Ghost-writer de Polanski, non ? Puis un plan-pipi dans la neige, assez incompréhensible, mais il aime bien les corps le bougre...

 

... rares sorties et donc peu de mouvements. Mais dès qu’il en a l’occasion, Im Sang-soo se fait plaisir sur des scènes de translations : ces scènes de route souvent filmées d’un seul et même plan. De courtes explosions avant de s’enfermer à nouveau dans le manoir. Mention spéciale pour ce travelling qui commence au niveau des arbres avant de se pencher au dessus de la route. C’est sûrement gratuit, mais c’est stylé...

 

... le cinéma n’est pas la réalité et ce film n’a aucune envie de se contenter du réel. Il y a des gens qui vont voir des films avec idée préconçue de ce que doit être le cinéma, heureusement que le cinéma est multiple...

 

... dans la maison de campagne, le mari descend dans la chambre de la nouvelle servante : pourquoi n’a-t-elle pas de débardeur ? Bref, c’est qu’elle aime la chose. Présence, immédiateté physique. Interposition du désir dans le champ social qui brouille les cartes. « J’adore cette odeur », la bestialité reprend le dessus. Elle voulait se le faire, et elle était bien fière de son chèque...  

 

... les bons films donnent toutes leurs chances aux personnages...

 

... et forcément le fantasme vire à l’érotisme porno : « suce » intime-t-il avant d’étirer ses muscles saillants pendant la fellation. Fantasmées, ses compétences au piano le sont aussi : est-ce un parti-pris que de filmer les scènes de piano de manière aussi grossière ? Il est bien trop évident que l’acteur ne touche pas le clavier. Pour continuer sur le mec/mac, superbe première apparition. A chaque fois qu’il rentre chez lui accompagné de ses deux acolytes en manteaux longs, ça roule des mécaniques. Entre le 1er et le 2nd degré faut jouer serré...

 

the-housemaid-d-im-sang-soo-4512054refkk

 

... semaine assez exceptionnelle, deuxième fois qu’on évoque l’éjaculation buccale dans une salle grand public après Submarino de Vinterberg (film super bien au passage, mais vraiment gênant : les sociétés nordiques sont peut-être les plus heureuses du monde, quand leurs artistes imaginent le malheur, franchement c’est moche)...

 

... choix intéressants au niveau de la photo : lumière crue pour les pauvres (Euni, la gouvernante), travaillée sur des visages maquillées pour les riches. Tout ça c’est facile, c’est aller dans le sens du vent me direz vous, mais c’est bien fait. Surtout dans le film, c’est la chaire qui attire le mâle, pas le mascara, et là on est tout de suite ça rend la chose plus subtile. En témoignent ces deux scènes d’amour successives. Esthétique et chiante avec la femme, crue et charnelle avec la servante...

 

... avec son épouse, ils font l’amour, mais c'est de l'anti-sexe. Lui, ça ne l’intéresse presque pas, elle lui parle de sujets divers (on entrevoit Choderlos de Laclos). Quand elle décide, selon l’expression qui semble consacrée, de le finir à la bouche, c’est l’homme de Vinci que l’on voit: filmé de haut, avec les bras et les jambes écartés. Bien vu. En fait, ce n’est plus une histoire d’êtres humains, c’est une histoire de caractère, l’histoire se veut par-delà. Le caractère-méchant, le caractère-pute, le caractère-niais, le caractère-désabusé, le caractère-lucide, un jeu de société, une esquisse morale et légère, du Marivaux... 

 

... personnage de l'épouse : prototype de la bourgeoise vide. Refus de travailler, refus d’élever ses enfants et finalement elle est réduite à l’état de mère porteuse avec pour seul rôle : enfanter. Elle peut lire Beauvoir et faire du yoga, à refuser d’être une femme comme les autres elle se retrouve réduite à son seul rôle biologique. Du coup c’est la servante qui prend sa place, auprès de sa fille d’abord, auprès de son mari ensuite...

 

HOUSEMAID3B

 

... la petit fille, androgyne, robotique, symptomatique. « Il faut être poli avec les gens pour montrer qu’on est supérieur », tout est dit. La petite a résumé le film, selon l’enseignement de son père. Elle dit à la servante : « j’ai pitié de vous ». Vraiment tranchant ce petit bonhomme...

 

... Euni : « elle semble naïve comme une enfant ». Grosse performance d’actrice, elle n’a même pas besoin de parler, son visage le fait pour elle, sans ne rien cacher. Récompensée pour Secret Sunshine de Lee Chang-dong. « C’est écrit sur son visage » (qu’elle m’adore) lâche la petite fille...

 

... tourner, tourner, tourner et faire tourner au vinaigre...

 

... la servante tombe dans le panneau, comme toutes naïves éparpillées à la pelle dans les romans du XIXe siècle: elle commence à être toute croque sur le patron. Aïe, son jeu de jambe n'est pas du tout à la hauteur, c’est un peu comme Auxerre qui va se retrouver contre le Real Madrid et le Milan AC du vice. Bref, ça va être une belle boucherie à l’Abbé-Deschamps...

 

... même la vieille gouvernante, ça fait longtemps qu'elle ne la ramène plus. Elle se plie devant la supériorité totale du patron (il ne parle même plus, il désigne de la main, comme lorsqu’il pointe ses cravates). Bref, dans tout le film, on ne fait que jouer au roi du silence, et malheur au premier qui ouvrira la bouche. « J’ai peur en imaginant les choses affreuses qui vont t’arriver », c’est la Pythie cette gouvernante...

 

... pourquoi s’avancer autant dans le réalisme uniquement dans les scènes de cul quand le film s’en détache si souvent ? Dans Baise-moi d’accord, c’est cru, c’est dur, c’est trash. Ici… c’est flouté « artistiquement ». Bof. Et puis remonter comme ça dans un même plan des sexes unis et floutés au visage de l’actrice pour bien montrer qu’il ne s’agit pas d’une doublure, c’est vraiment un tour de force gratuit. Ca me fait penser à Gaspard Noé tiens...

 

article-the-housemaid-3

 

... le rôle de la vieille, sorte de vigie, elle regarde, elle fouine, elle est le coryphée de cette tragédie. La tour de contrôle. Elle annonce tous les coups d’avance, elle sait tout. Normal, c’est un film d’archétype. Un roman de caractères. Elle l’a vue mille fois cette histoire. C’est une fêlure, la belle-mère le dit elle-même : les hommes de cette famille sont ainsi, on ne leur refuse rien, et les enfants seront pareils ; malades comme les Rougon-Macquart. La vieille est témoin de tout...

 

... après Mother, Poetry, les grand-mères coréennes au cinéma ça commence à peser très lourd...

 

... la belle-mère pousse l’échelle sur laquelle se trouve la servante, en apprenant que celle-ci est enceinte. Là, ça vire au Cluedo. « Ils sont increvables ces gens là », une vraie petite pute, comme Dieudonné qui joue un patron au charme suranné (« vous savez mon grand-père disait que l’ouvrier est le meilleur ami de l’homme »). « J’aurais dû la faire tomber de plus haut pour tout régler. Ca m’énerve »...

 

... couple de garces de haute facture qu’elle forme avec sa fille. En mode lionnes, griffes et clubs de golf dehors. « Dans ma maison, avec la minable qui lave mes culottes ». Les kèches au féminin aussi. Jamais de réponses dans ce genre de cas. Euni a bien haussé le ton et s’est trouvé à deux doigts du front contre front avec « Madame » (que l’on découvre plus petite pour la première fois à cette occasion), elle finit quand même par encaisser les baffes en s’excusant...

 

... les contrastes, dans Une femme coréenne c’était avec la lumière froide. Ici, ce sont les oppositions chaud et froid. Nous sommes manifestement en hiver, et puis il y a les jacuzzis, le thé brûlant. Une sorte de harem...

 

the-housemaid-2

 

... encore un plan stylé : le départ pour l’hôpital de l'épouse, qui va accoucher. Plan qui reste fixé sur le grand salon, pendant un moment tout se passe hors champ, puis la gouvernante revient et crie « c’est la libération ». S’ajoutent au palmarès le plan séquence dans la chambre du couple où s’aventure Euni, celui de la baignoire ensanglantée, la plongée totale dans le jardin juste après la dispute dans la buée, l’affrontement maitre de maison belle-mère  « seule votre fille pourrait me donner des enfants ? »...

 

... tiens réglons les choses: un remake, ce n’est pas une profession de foi. Ce n’est pas identique, et ça n'a pas à reprendre les mêmes thèmes que le film initial: quel serait l’intérêt d’aller voir le film dans le cas contraire ?..

 

... photo avec les nouveau-nés, summum d’hypocrisie. Elle le mord, il lui dit « repose-toi bien ». Jamais on ne tombe dans le dramatique, toujours cette distance vis-à-vis du récit, savamment entretenue...

 

... et dans tout ça la petite fille qui parle comme une adulte de 40 ans, lucide quand le navire tangue, détachée de ce monde d’adultes. C’est d’ailleurs avec elle que le film se finit, son regard devant la torche suspendue au chandelier, son visage lors de son anniversaire...

 

... on ne change pas le monde en faisant des films : à bas la thématique sociale...

 

... musique pas mal du tout, notamment lors de la scène finale (contrepoint, on s’attend à une partition dramatique et un morceau enjoué nous tombe sur la gueule). Le film commence par une fin et finit par un début (musique qui nous emmène quelque part au lieu de clore) : on imagine facilement une histoire de fantôme dans cette grande villa...

 

... et la copine de la servante, elle ressemble étonnamment à Yajirobé de DBZ !

 

Sans Congo & Joy Means Sick

 

article-the-housemaid-2

 

 

BONUS:

 

" Bambini, venite ! " claironne la suave Callas. Do you like Pier Paolo ? On vous colle le lien pour visionner le Médée de Pasolini. Déjà parce que c'est un super film. Ensuite parce que chez Pasolini aussi, on ne sait pas toujours où s'arrête le premier degré et où commence le second (même si les deux réalisateurs ne semblent pas animés par le même feu cinématographique -après hein, nous ne sommes pas dans le coeur des hommes). Enfin, parce que Jason fait un peu penser au mari. Espiègle, toujours un peu vicieux, un peu rieur, il trompe Médée avec Glaucé, la fille du roi de Corinthe. Sauf que Médée, pour se venger, elle ne suicide pas; non, elle bute : ses enfants qu'elle a eus avec Jason, Glaucée, et son père le roi. Ah les méditerranéennes...

 

 


 

 

Et une parodie de Pasolini par les Monty Python, pour ne pas trop se prendre au sérieux, parce que quand même.

 

 

Puisqu'on est dans le comique, on continue avec Chouchou (à l'affiche du film de Blier en ce moment) et Loulou en pleine dégustation de vin. On est clairement dans le second degré, soit 0,5 degré au dessus de The Housemaid et en matière d'alcool ça fait la diff'.

 

Enfin, rendons hommage à la grande musique, quoique Beethoven n'a pas vraiment besoin de nous pour cela :

 


 

 

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Published by Kim Bong Park - dans Drame
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commentaires

Kim Bong Park 12/09/2010 12:58


Merci !


Xavier 12/09/2010 12:42


Le chef-opérateur du film est Lee Hyeong-Deok (이형덕).