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2 septembre 2011 5 02 /09 /septembre /2011 21:28

memories-of-murder-1-copy.jpg 

 

 

Des dissonances cognitives, des grands écarts et des affiches menteuses.

 

Oxmo Puccino, grand poète s’il en est, raisonnait avec profondeur lorsqu’il exprima son fameux « On est tous de la même planète, mais pas du même monde // Votre dimension n’est pas nette, la mienne est profonde » (Arrivé sur terre par erreur). Parce que si nous naissons tous libres et égaux en droits, dans les faits, les goûts et les couleurs sont discriminants. Surtout les couleurs. Pour la petite histoire, si la langue française connaît six couleurs de base (violet, bleu, vert, jaune, orange, rouge), le shena, une langue du Libéria, ne possède que quatre mots, tandis que le basea, un autre idiome du pays de Georges Weah, économe et concis, n’utilise que deux mots pour désigner l’ensemble du spectre des couleurs (hui et ziza). Encore plus déconcertant, les Grecs, pédérastes mais drôlement futés, se contentaient d’exprimer les couleurs par le biais du couple mat/brillant.

 

Bref, les races n’existent pas certes, mais nous ne voyons pas les mêmes choses. Et dans le champ cinématographique, il est un aspect qui ne trompe pas à ce sujet : l’affiche de film. On se souvient de la sempiternelle rengaine. Le cinéma sud-coréen, c’est un cinéma de mélange des genres. Un truc fruité et salé, de toutes les couleurs, un bibimbap généreux où il y en a pour tout le monde. La ratatouille est un peu rêche au début. On ne comprend pas trop pourquoi une bobine qu’on nous a vendue comme un pur film d’espionnage qui s’ouvre la trachée sur le fil du rasoir de la DMZ se transforme en cafétéria où Hélène et les abeilles le dispute au miel et aux garçons. Le cinéma sud-coréen est un peu à l’image d’une de ses égéries, Jun Ji-hyun, machine à torgnolles hyper sexy face à laquelle on ne sait jamais s’il faut filer droit ou zigzaguer. Loin de nous l’idée d’une étude systématique des tenants et aboutissants, points forts et faibles, vices et vertus d’une approche où entre deux décrochages de mâchoires, une vieille glisse sur une peau de banane. Ce texte a comme modeste visée de faire une rapide rétrospective de quelques articles écrits sur ce blog depuis le début en essayant de tirer quelques conclusions, forcément géniales, à propos de l’espace sémantique qui sépare l’affiche sud-coréenne du film et son affiche, disons globalement, « occidentale ».

 

Pour lire l'article consacré au film, cliquez sur le titre.

 

A Bloody Aria, de Won Shin-yeon.

 

bloody aria CS Bloody aria EU

 

Peut-être le flip-flap le plus renversant. Honnêtement, sur une échelle qui verrait le 0 désigner la comédie absolue et 10 le thriller absolu, A Bloody Aria franchit la moyenne sans recourir à la photo. L’affiche « occidentale » ne se moque pas de nous. Le mouvement est classique : celui d’un bras qui est sur le point de trucider sa victime. C’est un peu le signe de la croix dans le milieu. Mais alors l’affiche sud-coréenne, il faut vraiment disposer d’un système d’exploitation différent pour y adhérer. Les trois affreux jojos du film deviennent par l’effet d’un enchantement dont les subtilités nous échappent, une espèce de boys band qui pourrait figurer sans problème dans le « Meilleur du pire » des castings de la Nouvelle Star. Dans l’affiche « occidentale » on a un éclat de vitre qui évoque la misère profonde qui souillera la belle Mercedes blanche du chanteur d’opéra, tandis que l’affiche sud-coréenne affiche avec pompe un gros Word-art orange fluo et fier de lui qui rappelle les premiers devoirs d’écoliers tapés à l’ordinateur sur lesquels on se butait pour utiliser le meilleur effet sur la première page, en utilisant généralement la même couleur, i.e. l’argenté dégradé. Clé de lecture : l’utilisation de la police punchy-bariolée dans les affiches de cinéma et les bandes annonces sud-coréennes, à la fois bondissante et plastiquée, aux angles arrondis, légèrement italique, dynamique et pré-adolescente, est une grosse constante, quelque soit le genre du film – de toute manière le genre…

 

Failan, de Song Hye-sung.

 

failan SC failan EU

 

Alors là ça confine carrément au coup de pute. L’affiche sud-coréenne est tout simplement mensongère. L’image n’existe pas dans le film : Choi Min-sik ne rencontre jamais Cécilia Cheung. Et puis l’idée du film est à mille lieues de cette carte postale romantique. Choi Min-sik joue une petite frappe qui se marie avec une immigrée chinoise (Cécilia Cheung) pour qu’elle puisse obtenir un titre de séjour. Rien qui ne justifie ses étreintes passionnées. Le cinéma sud-coréen utilise souvent la technique consistant à rendre présente la personne manquante, que ce soit par des effets détournés, parfois très lourds, comme l’utilisation du vent par Kwak Jae-young dans Windstruck, ou l’usage de la boîte aux lettres dans Il Mare de Lee Hyun-Seung. Parfois, sans se préoccuper du réalisme, la personne physique revient sous une autre forme, par l’effet d’une réincarnation tout aussi arbitraire qu’incompréhensible, comme dans le très étrangement nommé Bungee Jumping of Their Own de Kim Dae-seung. Et pour l’affiche de Failan, le fantasme ne s’embarrasse point de la réalité. Comment comprendre ce parti pris ? Mystère et boule de gomme. En tout cas l’affiche française ne se soucie pas des détails puisqu’il n’y a que Cécilia Cheung à l’affiche, supposée plus connue que Choi Min-sik (un blasphème), histoire d’activer les neurones de l’occidental le plus rapidement possible, au terme d’un prompt calcul de rentabilité. A noter que si l’affiche sudco est fausse mais optimiste, l’affiche française suscite de la mélancolie et semble plus proche de la réalité, même si elle occulte de manière éhontée 96 % de l’intérêt du film, c’est-à-dire Choi Min-sik.

 

Heaven’s Soldier, de Min Joon-ki.

 

Heavens soldier CS heaven's soldier US

 

Ahh Heaven’s Soldier, un sacré souvenir. Dans ce film, des soldats sud-coréens et nord-coréens remontent dans le temps et se retrouvent nez à nez avec Yi Sun-sin, héros national, qui n’est pas encore Yi Sun-sin. Le type se révèle être pleutre et chochotte, les soldats en tombent des nues et décident de l’entraîner pour une bataille décisive contre les Japonais. Donc un film type Kickboxing. Sauf que : 1- un héros national ça ne s’entraîne pas ; 2- on enchaîne gag sur gag. Et d’une certaine manière, c’est à ce moment là qu’on se dit que « mélange des genres », ça signifie réellement quelque chose. Bibimbap on vous dit. C’est un peu comme si on imaginait le Romain Duris et la Cécile de France de l’Auberge espagnole remonter dans le temps pour se fourrer à Colombay-les-deux-Eglises, frapper à la porte du générale De Gaulle, et le convaincre de passer à Londres en juin 1940. Oui vous voyez, ce n’est pas possible de l’imaginer. Pauvres Français, une histoire si riche et une incapacité profonde à la traduire au cinéma. Les Américains et les Sud-coréens ont au moins cette aptitude à visiter et revisiter leur histoire en long, en large et en travers. Bref, du coup, à la lumière du pitch, l’affiche sud-coréenne est tout à fait honnête tandis que l’affiche occidentale laisse croire qu’il s’agit d’un film d’arts martiaux. L’air sérieux qu’arbore l’acteur qui joue Yi Sun-sin dans cette dernière affiche ne colle absolument pas avec son attitude dans le film. L’étourdi qui va au champignon sans assurer ses arrières risque d’être cueilli à froid lorsqu’il se rendra compte que ce film est un gros coaching mental de remise d’histoire à l’heure. Et puis l’affiche sud-coréenne est plus expressive pour des raisons tout aussi historiques : un triangle avec au centre Yi Sun-sin, et les soldats sudco et nordco de part et d’autre. Tout l’enjeu et le symbole du film.

 

Save The Green Planet, de Jeong Jun-hwan.

 

Save The Green Planet CS affiche Save the Green Planet EU

 

Un ovni particulièrement créatif en termes d’instruments de torture. Un couple frappé au cervelet croit que la Terre va être envahie par une horde d'extra-terrestres et décide de prendre les devants en kidnappant celui qu'il pense être le chef des aliens : le riche et gros bourgeois, patron d'une entreprise de produits chimiques. Excellentissime, mais impossible à prendre au sérieux, c’est définitivement l’affiche sud-coréenne qui décroche la palme du produit de rabat le plus proche de la cible. On rigole plus qu’on ne frétille, donc la grosse bouille de technicien du dimanche est fort à propos. En revanche, gros carton rouge pour l’affiche occidentale. La simple évocation du terme « extra-terrestre » suffit à activer toute la mise en scène inspirée d’Aliens. D’ailleurs l’affiche fait un peu penser à celle du film Abyss, si l’on remplace le vert par le bleu, ou Rencontre du 3e type, pour le halo de lumière. Bref ça sent l’impasse de communication et le travail de stagiaire. Les gars qui ont eu cette idée ont dû syncoper sec en s’avouant incapable de ranger le film dans aucune des cases occidentalo-centrée. L’affiche sud-coréenne joue à domicile, à l’aise. Save The Green Planet, c’est juste le délire d’un gros malade particulièrement bien équipé, et plutôt sympathique. Donc un gros plan, et des outils. L’extra-terrestre n’est qu’un prétexte dans le film. L’affiche française nous le vend comme sa raison d’être. C’est moche de tromper les gens d’une telle manière. CQFD.

 

The Housemaid, d’Im Sang-soo.

 

The housemaid CS the-housemaid FR

 

Un film que nous avions beaucoup aimé sur ce blog, mais qui a été loin de susciter une telle unanimité dans la petite société des blogueurs. Le film est un remake très personnel du film du même nom de Kim Ki-young  (1960). Il raconte les aventures d’un riche homme d’affaires avec sa servante, dans un environnement familial bourgeois malsain. Une espèce de jeu des caractères avec cette sorte de nonchalance qu’Im Sang-soo aime imposer à ses personnages. Le dispositif familial dans son ensemble revêt une importance capitale dans le film. L’affiche sud-coréenne respecte la mise en scène d’Im Sang-soo, avec des personnages qui ont l’air détachés. La profondeur de la photo est par ailleurs assez intéressante. De plus, la réunion sur l’affiche de plusieurs personnages s’inscrit dans l’esprit du film et de son système d’interaction. Dans l’affiche française, que dalle. Même principe que pour Failan : raisonnement pas mots-clés pour pincer directement le neurone qui commande à l’ouverture du porte-monnaie. Im Sang-soo = Une Femme Coréenne = sexe, ou Sexe sans s’encombrer de détail. L’image qui est utilisée pour l’affiche est anecdotique dans le film, la posture pré-fellation servira à accroître le préjugé selon lequel Im Sang-soo noie la faiblesse de sa mise en scène sous un tsunami de sexualité, et la bouteille de vin pour caresser Gilbert Feldspath and the likes dans le sens du poil. Ou pour citer Les Inconnus dans leur sketch Biouman : « toi tu t’appelles Nathalie ? Avec tes yeux bridés et ta face de citron ? »

 

Memories of Murder, de Bong Joon-ho.

 

memories of murder CS memories-of-murder FR

 

On ne présente pas le film. Mais juste une petite remarque au passage : constatez comme les acteurs ont l’air plus tendus dans l’affiche française que dans l’affiche sud-coréenne. Franchement, faire ça à Song Kang-ho ça ne tient pas la route. Pire, SKH est relégué au second plan et réduit à une moitié de face. L’affiche sudco a plus de caractère, avec du contraste et de la résolution. L’affiche française est toute pâle et fait de la peine à voir. Le regard un brin malicieux de SKH dans l’affiche sudco laisse de la place à quelques vannes alors qu’il a juste l’air débile dans l’affiche française. Non franchement, elle est péniblement naze l’affiche française. On dirait l’inspecteur Derrick.

 

The Host, de Bong Joon-ho.

 

the host CS the host EU

 

Cas particulier pour The Host où les affiches ont chacune à moitié raison. L’aspect sympa-rigolo, à côté du caractère monstrueux du film, est transcrit par chaque affiche de manière différente : les points d’exclamation dans l’affiche sud-coréenne, et la police Word-art dans l’affiche française. Le bleu de l’affiche sudco est beaucoup plus sympa que le jaune un peu dégueu de l’affiche française. L’affiche sudco est plus précise, par la mise en perspective du pont, qui permet aux Sudco de localiser plus facilement l’endroit et par là même, elle est plus pertinente dans la mesure où l’affiche française, avec la ville qui apparaît sur la ligne d’horizon, pourrait faire croire que le monstre est en pleine mer, et donc que c’est exclusivement un film où il s’agit de déglinguer le monstre, et donc, encore une fois, d’induire en erreur en faisant croire que c’est un pur film d’action, alors que, comme souvent, c’est un peu plus que ça, ou plutôt, ça n’y est pas totalement réductible.

 

Le Bon, la Brute et le Cinglé, de Kim Jee-woon.

 

the good the bad the weird CS the good the bad the weird EU

 

Juste pour finir avec une affiche occidentale qui mérite le passage en court-martiale. Le problème est le même que celui identifié pour Failan : le squeezage pur et simple du personnage le plus important du film. Song Kang-ho en l’occurrence. Il faut vraiment avoir été élevé parmi les sauvages pour faire ce genre de conneries. 

 

Cet article pourrait évidemment constituer un fil rouge et nous serions heureux de l'accroître de vous suggestions...

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Published by Joy Means Sick & Sans Congo - dans Articles transversaux
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commentaires

Audric 11/09/2011 22:21


En effet... et je sais que beaucoup de personne ont vu le film et ce n'etait pas ce à quoi il s'attendait, pas du tout !!
C'est comme les bandes annonces fake, qui donne l'impression que c'est un film d'action de ouf, alors qu'au final on se retrouve devant qqchose de contemplatif à souhait.

Mais certains distributeurs avec qui j'ai pu discuter le disent eux meme; la distribution, c'est toujours un pari risqué, du coup il n'hesite pas à "mentir" et à abuser des références "dans la
veine de.." "un film digne de..." ou encore le fameux "Produit par" qu'on ne met partout. Alors parfois ok c'est classe, mais dans la plupart des cas, c'est juste marketing.


Sans Congo 11/09/2011 19:34


Perso Audric, je trouve, dans l'affiche de bittersweet life, que l'image de profil de Lee Byung-hun lui donne un petit air espiègle qui est plutôt fake. En revanche, celle de deux soeurs est plutôt
dans le ton je trouve.
Sinon les éditeurs dvd sont très vicieux, le dernier en date qui m'a choqué c'était le dvd du Guerrier silencieux :
http://www.google.fr/imgres?q=le+guerrier+silencieux+dvd&um=1&hl=fr&biw=1024&bih=475&tbm=isch&tbnid=keGrcHvwLe5tjM:&imgrefurl=http://www.voirunfilm.com/fiche-film/Le%2BGuerrier%2Bsilencieux%2B%2BValhalla%2BRising-11009.html&docid=77ofFzXJZrWi0M&w=190&h=267&ei=SPBsTpOVHaLc4QTmvLCMBQ&zoom=1&iact=hc&vpx=792&vpy=150&dur=466&hovh=213&hovw=152&tx=103&ty=135&page=4&tbnh=147&tbnw=112&start=31&ndsp=10&ved=1t:429,r:4,s:31

"Le Guerrier des ténèbres" ... " il est venu pour en finir"...
pas sport.


audric 11/09/2011 14:31


Vous pensez quoi de l'affiche de A Bittersweet Life ?
ou Deux Soeurs ?

Il n'y a pas que les affichent qui mentent mais les distributeurs et leurs jaquettes dvd. A titre d'exemple, le film "Mr Socrate", présenté comme un pseudo Old Boy... Et ba moi jme suis clairement
fait chier devant ce film qui n'a rient d'interessant à proposer.


Sans Congo 03/09/2011 19:54


ahhh tâtillons les mecs, ça fait plaisir de savoir qu'on lit les articles avec attention jusqu'au bout. J'avais vu les autres affiches, mais ça foutait mal mon propos, donc j'ai souverainement
décidé d'en faire fi. Maintenant c'est vrai que c'est un procédé à la limite de la légalité :-)))


Pierre 03/09/2011 11:18


Arf David m'a devancé d'une minute, j'allais écrire la même chose ^^
L'affiche de Mother était assez naze en France également.