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8 février 2011 2 08 /02 /février /2011 22:02

Analyse de la première scène de Dead Man de Jim Jarmush

 

 


 

 

 

L’ultime en attente

 

 « Un long métrage est un bout à bout de plusieurs petites histoires. Lorsque tu tournes une séquence, tu dois oublier tout ce qui va avant et après. » Jim Jarmush

 

« Il est préférable de ne pas voyager avec un mort.» Henry Michaux


Le film commence avec cet exergue.  Dans la même phrase, les mots « voyager » et « mort ». La séquence qui suit est la première du film. Elle dure 10 minutes. Elle pose la situation, les personnages, les enjeux, la quête de William Blake, le comptable-poète.

 

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SEQUENCE

 

Le film s’ouvre par un plan sur les roues d’un train. Assez serré. Le bruit du mécanisme est central. Bande son et image ne font qu’un. La caméra est placée à l’extérieur, au niveau de la locomotive ; on distingue aussi les rails et le sol blanc. L’inclinaison du plan permet de comprendre que le train se dirige dans un sens, le spectateur est invité à participer à ce voyage. Il donne aussi une indication sur l’époque : un train du 19ème siècle.


Le plan suivant est à l’intérieur d’un wagon de ce même train. Le bruit encombrant du train a disparu avec l’image précédente. Apparait à l’écran William Blake, interprété par Johnny Depp, et un personnage vu de dos en face de lui. Ils attendent. Comme tout le monde dans un train. On attend que voyage se fasse. On regarde à droite, à gauche, par la fenêtre, en haut, il y a cette lampe qui bouge au rythme du train. William Blake y jette un œil. La caméra s’empresse de la montrer. Le comptable est le personnage-narrateur. A travers son regard, les spectateurs vont suivre l’histoire.


D’ailleurs, la suite montre ce qu’il voit. L’avant du wagon, peuplé de voyageurs comme lui. Certains patientent, d’autres lisent le journal. Retour sur le personnage principal, il n’a pas bougé. Il observe. En silence. L’attente permet l’observation. Jim Jarmush prend le temps de poser les bases de son film. Il s’attarde sur William. Nous permet de s’attarder aussi. Tard, en retard, à l’heure : Où va ce train? Ou plutôt où est-ce que se rend Blake ?


Cette première partie de séquence va se fermer par un fondu au noir si cher à Jim Jarmush. En quelques secondes et quelques plans, la situation est posée. Un montage rythmé et très précis entre l’extérieur du train, William Blake et le reste des passagers. Ceci va constituer la structure du récit pendant les dix prochaines minutes.

 

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Jim Jarmush pose l’enjeu : William Blake est en quête d’une chose. Y arrivera t-il ?


Roues du train, personnage principal à l’intérieur du wagon, les autres voyageurs, fondu au noir, retour sur le mécanisme du train qu’une musique extra diégétique reprenant le rythme binaire des rouages de la locomotives vient accompagner, William dort sur son siège en silence.


Apparait rapidement l’idée que l’extérieur est un lieu différent de l’intérieur. La séquence va avancer et va faire se rejoindre ces deux lieux. Tandis que pour l’instant la séparation entre ces deux milieux est tranchée, affirmée et remarquable, Jim Jarmush s’emploie à bouleverser cette dualité entre sécurité du wagon et danger de l’environnement extérieur. L’ultime. Ce qui doit arriver arrivera. Un jour, Blake descendra du train. Ou pas. Un jour il mourra. L’inéluctable. Le chemin parcouru pour un but. Une quête commune à tous. Vivre pour mourir. Tous morts en puissance. William Blake est bel et bien vivant, il prend ce train pour postuler au poste de comptable dans l’Ouest des Etats-Unis. Qu’adviendra-t-il ?


La fenêtre du train situé sur la droite du comptable représente la frontière entre les deux lieux. Lorsque William entreprend d’y jeter un coup d’œil, il observe le paysage, constate qu’il a changé depuis la dernière fois où il l’avait regardé. Les arbres ont remplacé la blancheur du sol. La caméra a suivi le mouvement du dormeur pour montrer ce qu’il regarde, ce qui l’intéresse. Il touche ensuite sa monture de lunette. Importance des accessoires. Tout le monde à cette époque ne possède pas de correcteur de vue. Lui oui. Il a un statut. Son chapeau met aussi l’accent sur sa posture. Chaque classe sociale possède ses attributs, ses coutumes et accessoires. Le voyageur-énonciateur n’est pas un voleur, n’est pas un brigand, n’est pas un meurtrier ; en apparence il est professionnel.  Comparé aux autres passagers, il fait déjà une différence. Physiquement, il est assis dans le sens de la marche à l’arrière du wagon, son regard nous permet de voir le reste. Les autres. Les gens. Ils sont différents de ceux du premier plan montrant les passagers. Moins de lecteurs, plus de villageois. Au fond, un homme à moustache et chapeau haut de forme. Lorsque Blake, après un nouveau fondu au noir, réapparait à l’écran en train de lire un livre, il s’agit là, une nouvelle fois, d’un accessoire prononçant son milieu social. Il sait lire. Il lit. Il attend toujours.

 

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Chaque fois qu’un plan montre l’extérieur, qui est filmé de l’extérieur,la musique de Neil Young vient connoter les images. Le son est légèrement inquiétant. Le mouvement du mécanisme n’est pas rassurant non plus. Une caméra n’a rien à faire aussi près des roues. Danger. De mort. Le train avance. Il continu sa route.


En faisant l’expérience de n’écouter que la bande son pendant que la séquence tourne, la distinction des scènes apparait : un son pour les roues, une musique pour l’extérieur vu de l’extérieur, un silence d’intérieur, une musique pour l’extérieur vu de l’intérieur. Le montage structure, la bande son aussi.

 

Attendre patiemment la fin du voyage. Attendre patiemment que la mort s’amène. On regarde à droite. Est-ce bientôt la fin ? Du trajet. Par la fenêtre, une nouvelle fois, William Blake pratiquant le solitaire, regarde la route. Apparition du danger au dehors. Une charrette délaissée dont le tissu est déchiré. Fondu au noir. Plan des roues, cette fois, la caméra est au plus proche. Le danger se rapproche. La machine est bruyante. L’image n’est que rouage en marche. Une caméra à cet endroit là. Coupe, William Blake réapparait. Son regard s’attardant une fois de plus sur cet extérieur qui commence à poser des questions. Le cadre est serré sur son visage. Gros plan.


Le temps s’écoule. Blake regardera sa montre, le paysage qui change. Le train est toujours en marche. Les arrêts en gare sont suggérés par le changement de voyageurs. A la deuxième minute, il n’y a plus de lecteurs, plus de chapeaux hauts de forme. Ils sont descendus. Sont montés de nouvelles personnes issues des classes populaires : villageois, barbus, un homme tient un fusil. William, les lunettes et le livre face aux autres dont celui qui tient l’arme. Le plan de ce dernier en train de jouer aux cartes tout seul illustre cette différence. A coté de lui, son chapeau sur le siège, comme un ami assis à ses cotés. Il n’a pas d’ami ici. Il est bien seul face aux restes des passagers. Un individu face au groupe d’individus. Chaque fois que le héros est filmé, il est seul dans le cadre. Les autres forment un groupe. L’idée de danger revient. Cette fois à l’intérieur du wagon.

 

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Dans un voyage aussi long, deux solutions s’offrent quant à la relation aux autres passagers. Soit on se lie pour le temps du trajet, soit on voyage seul au milieu des autres. C’est la solution que retient William. S’en suit les conséquences. Aucun mot n’est échangé. Ses regards vont partout. Il pense. Lorsqu’il croise un regard, il fuit naturellement.


3 : 18. Un tournant. Une confirmation du danger qui guète. Après un nouveau fondu au noir indiquant une nouvelle étape du parcours, un plan sur les roues de plus en plus menaçant, la caméra a investi l’intérieur de la locomotive. Nouveau lieu. Et pas n’importe lequel. Très courte, cette image montre un cheminot reculé devant les flammes. Il recharge de bois. Accélération du rythme. Le montage se poursuit avec une nouvelle image de l’extérieur, celle du haut du train s’apprêtant à entrer dans un tunnel. La dimension de danger s’accentue. La caméra ainsi placée se doit d’être attentive puisque le tunnel n’est pas si large. Le bruit strident de la locomotive faisant cracher la fumée. L’idée du tunnel. La vie. Le bout du tunnel. Entrer puis en sortir.

Jim Jarmush propose une sortie de tunnel très académique. La caméra se place à terre, aux cotés des rails, et va suivre le passage, de très près, du train. A la différence des premiers plans du train qui marche, le sens de la marche a changé. Cette fois, l’engin avance vers le spectateur. Attention danger. Mais pour l’instant, tout est maitrisé. Il y a raison de s’inquiéter, certes, pourtant l’ambiance est calme. Que se passe t-il dans le wagon de Blake ? Cette partie de séquence avec le train est aussi là pour laisser de coté le héros. On sait ce qu’il fait. Il attend. Poursuit l’attente. Elle avance. Plus le train avance, plus cette attente se termine. Ce pourquoi il est essentiel de monter parallèlement les deux mondes intérieur et extérieur. Le premier est dépendant du second. Le second opère le premier.


L’idée de fragilité de William Blake est présente. Le train grandeur nature, les roues prenant tout l’espace de l’image. La mise en route de la locomotive grâce au feu, celle qui dirige le wagon et, par la même occasion le héros ; celui ci n’a d’autre choix que de subir l’avancement, les arrêts. C’est le principe même du voyageur. Si le train s’arrête, William aussi. Si le train subit une attaque, William aussi. Si le train déraille, William aussi. La suite des évènements va venir confirmer que le héros est en danger. Rappelons qu’il s’agit de la scène d’ouverture du film, laissant présager bien d’autres choses.

 

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De nouveau dans le wagon, le plan s’attarde une nouvelle fois sur le comptable. Il se protège avec sa mallette de professionnel, derrière lui un homme dort comme un  mort. Il tient son fusil près de lui. Son chapeau laisse penser qu’il est chasseur, en tout cas tueur. L’image est parlante. William l’air inquiet au premier plan, juste derrière, au second, cet homme inquiétant. Le cadre est serré mais voici la première fois qu’on voit Blake « accompagné » par quelqu’un. Ce quelqu’un est choisi. Les lunettes et la mallette devant le fusil. Jarmush montre, avec un brin d’humour, l’état du wagon : il n’a plus que mercenaires, buveurs d’alcool et fusils. Face à eux, le comptable est bien seul. Le danger s’accentue pour lui ; il n’a pas l’air plus inquiet que cela. Son visage inexpressif continu d’observer attentivement ce qui l’entoure.


Toujours les mains bien accrochées à sa mallette : soit il se protège avec, soit il l’a protège des autres. La scène qui suit vient bouleverser la structure en place. Alors que le silence des paroles régnait, le cheminot sort de sa locomotive pour venir s’adresser directement à William Blake. Ce cheminot est une représentation du diable. Son visage est gris, ses yeux clairs, très clairs. Il fait peur. Mais son accoutrement est justifié par son métier. Faut-il réellement s’inquiéter. Il exprime une vision. Sa pensée semble claire. Son discours est une mise en garde. Il est aussi fait pour en apprendre un peu plus sur la quête de William, sur lui-même. Quand cet avertisseur parle, le comptable l’écoute. Puisqu’il est le conducteur du train, il doit en connaitre  un rayon sur le pays. Sur cet Ouest des Etats-Unis qui fait fantasmer. Lorsqu’il parle, il lève les yeux aux ciels. Sa parole est d’or. William écoute. Répond brièvement aux questions de son interlocuteur diabolique. Surtout il écoute les avertissements, subi les informations sur la destination. Cette conversation est filmée de façon conventionnelle : champ et contre-champ. Parfois la caméra s’attarde sur le conducteur, parfois sur Blake. Ils sont placés au centre de la scène. Ils sont seuls au milieu des autres. L’effet est primordial. Il faut qu’il y ait une relation particulière entre les deux. Il s’agit là de leur relation exclusive. On peut même se demander si le cheminot existe réellement dans le monde diégétique puisque la suite pose la question : en arrière plan lorsque le « diable » parle, un chasseur ouvre la fenêtre. Ouverture de ce qui séparait jusque là le monde extérieur du monde intérieur. Il sort le fusil et tire. Coup de feu : danger. D’ailleurs, il n’y a plus de question à se poser désormais sur la mise en danger de William Blake. Une balle est partie en direction de l’extérieur. La scène est arrivée là où elle a toujours voulu en venir. Le voyage touche à sa fin, l’avertisseur narratif a fait son travail, l’avertisseur en la personne du diable conducteur aussi, les chasseurs tirent leurs premières cartouches. Le danger est bien présent. William Blake n’est plus inquiet, il a peur. Pour quelle raison ? Les chasseurs tirent sur des buffles.

 

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Le dernier plan de la séquence laisse penser que le cheminot est une apparition. La caméra filme les mercenaires en train de viser les buffles par la fenêtre ; juste devant ce diable comme rajouté à l’image. Il n’est pas dans le même sens, ne fait pas la même chose, parle haut et fort pour se faire entendre de William malgré les coups de feu. Décalage prononcé. Un dernier plan sur Blake qui sursaute à chaque tir.


Le film démarrera lorsque Blake sera arrivé. Cette séquence n’est qu’une introduction au danger qui règne sur le héros. Tout le film sera la conséquence de cette scène. Grâce à elle, le spectateur a noté le comportement du personnage lorsqu’il attend, lorsqu’il a peur. La mort rôde. C’est évident. Le titre du film est largement explicite. L’exergue ne vient que confirmer cette odeur. La séquence explique et exerce à son tour un rôle de mise en situation d’un héros face à une quête.

 

 

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Published by Kim Bong Park - dans Hors Corée
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