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26 octobre 2012 5 26 /10 /octobre /2012 23:05

Children, de Lee Kyu-Man.

 

Children


Children… raconte l’histoire d’un fait divers qui a marqué le pays au début des années 1990. Le 26 mars 1991, cinq enfants disparaissent du côté de Daegu, au sud-est du pays, alors qu’ils étaient partis jouer du côté d’un mont environnant pour attraper, nous dit-on, des grenouilles – koreanfilm.org précise qu’il s’agissait de salamandres, la nuance est importante, vous verrez. Onze ans sont passés sans qu’on retrouve leur trace. Au début des années 2000, leurs os sont retrouvés dans les alentours de leur hameau. On découvre des traces de torture qui laissent supposer une mort atroce.

 

Frogboysphonecard

dans cette photo se cache un enfant heureux

 

 Le film met en scène deux personnages principaux : Kang Ji-seung (Park Yong-woo, Shiri), un producteur de documentaires télé qui s’accommode assez confortablement des règles de déontologie de son métier, et Hwang Woo-hyuk (Ryu Seung-yong, Possessed) un professeur de sociologie foireux qui rêve de se couvrir de gloire en résolvant cette affaire. Le producteur se retrouve à Daegu, au piquet, pour avoir pris un peu trop de liberté avec la réalité. Ils décident de mener l’enquête.

 

Il faut solder le cas Memories of murder tout de suite. C’est un peu la même histoire, c’est un peu la même énigme, c’est un peu les mêmes sentiers qui quadrillent les mêmes rizières ; mais le film de Bong Joon-ho est mieux, et c’est déjà une insulte que de devoir le rappeler.

 

C1

 

C’est un peu cruel de le dire mais Lee Kyu-man ne tient qu’une poignée de plans ce que Bong Joon-ho déroule pendant tout un film. Il faut tout de même saluer ces plans. Un des enfants, portant une cape nouée autour du cou, tourne autour d’un autre enfant qui joue avec une toupie. L’enfant court dans le sens inverse de la rotation de la toupie. Le plan est visuellement étrange, quelque chose ne tourne pas rond. Au bout de quelques minutes de jeu, un des enfants, celui qui porte la cape, jure qu’il va mourir. On le rassure qu’il n’en serra rien, en nouant sa cape contre son bassin ; ça c’est cruel. Ce nœud, ce regard qui précède la tragédie, tout y est, quelle tristesse. Le procédé est presque inhérent à la tragédie : une forme de préscience qu’on porte dans nos gênes, qui nous indique que tout va mal finir – un peu comme les oiseaux sentent l’orage. L’Antigone d’Anouilh, c’était déjà ça : un narrateur observe la première scène en nous disant quelque chose comme : « regardez comme ils ont l’air heureux, calmes, insouciants, ça va mal finir pourtant ».

 

La tragédie est pédagogique, elle est du côté du bon père de famille : juste milieu, point de salut au-delà. La Servante de Kim Ki-young – on revient toujours à ce film car tout y est – utilisait le même procédé : un avertissement précédait le film à proprement parler pour éduquer les masses, en les invitant à la raison pour ne pas subir les malheurs que la pellicule intransigeante leur promet.

 

C2

 

Il y a quand même des choses intéressantes à dire sur ce film, ou à côté du film. Children… est symptomatique d’une certaine manière de traiter les sujets que le réalisateur a pu montrer précédemment. Si Return, son premier film, sorti en 2007, n’a pas l’air ouf, le segment qu’il réalise dans le cadre du projet « Short ! Short ! Short ! » en 2010, the Famished, est assez coul conceptuellement parlant. C’est l’histoire d’un fantôme qui cherche ses souvenirs en train de regarder une pièce de théâtre sur des fantômes qui… cherchent leurs souvenirs. De la recherche et de la mise en abîme donc.

 

 

c'est pas inintéressant à voir The Famished

 

C’est exactement ce qu’on retrouve dans Children… Lee Kyu-man met en scène un fait divers. Déjà, l’expression « mettre en scène un fait divers » devrait interpeler : le fait divers relève de la réalité la moins saisissable, il nous échappe irrémédiablement, et d’autant mieux qu’aucune solution n’apparaît. Lorsqu’on cherche à le mettre en scène, il risque de perdre sa qualité de fait divers pour devenir une histoire – i.e. une trajectoire d’un point initial à un point final avec du logos pour mettre de l’ordre dans le paysage. Du coup, pour traiter un fait divers au cinéma, soit on prend radicalement le parti de l’étrangeté, c’est le choix de Memories of murder, soit on tricote comme dans Children…  

 

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mettre en scène un fait divers, discrètement

 

Le film est replié sur lui-même. La mise en abîme dans Children… réside dans un dispositif en escalier au sein duquel, à chaque marche, un groupe essaye de résoudre le mystère de la disparition. Tout en bas, entre une flaque de pisse, trois capotes et quelques seringues usées, se trouve la disparition des enfants. Cette disparition est la configuration initiale, le premier évènement. Chacun cherche à lui donner un sens, une matière sans épaisseur, un « effet de surface » dirait l’homme aux ongles noirs.

 

tout l’enjeu :

comment traiter cet évènement, comment le comprendre ? Il faut aussi garder à l’esprit la chaîne de significations : les parents regardent les enfants ; les deux enquêteurs regardent les parents et les enfants ; et le réalisateur regarde les deux enquêteurs, les parents et les enfants.

 

Première marche – les parents. Ils réagissent sur le mode du pathos : la disparition les habite, ils sont tout entier tournés vers la recherche de leurs enfants. Il n’y a pas d’histoire, pas de lignes pour eux ; ils ressentent uniquement : la disparition une source, un principe d’action qui les pousse à chercher sans aucune forme de stratégie, sans recherche d’ordonnancement. 

 

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Deuxième marche – les enquêteurs. Le producteur et le professeur sont beaucoup plus offensifs. Le producteur est dans un rapport délirant, obnubilé par la gloire qu’il s’imagine tirer de cette affaire. Il se représente comme partie intégrante de cette histoire et lie son destin à celui de cette affaire. Sa punition – i.e. sa mutation dans une modeste direction régionale de la chaîne de télévision qui l’emploie – est conçue comme une étape de sa chanson de geste. Il est dans le narratif. Il imbrique son histoire dans l’histoire qu’il se croit écrire en cherchant à résoudre l’affaire. Il délire comme le Raskolnikov de Crime et Châtiment : « mais parce que tout cela est trop bien agencé... tous ces détails s’emboîtent ; on se croirait au théâtre ».

 

Le professeur de sociologie est dans un rapport carnivore. L’affaire l’importe moins que la supposée culpabilité de ses parents. Il en est entièrement habité. Il souffre de ce qu’il décrit pourtant lui-même à ses élèves, une forme de dissonance cognitive. Il est dans un rapport prédateur, « si ce n’est pas toi, c’est un de tes frères » ; son délire est un virus qui ronge tous les objets qu’il considère.

 

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"t'entends connard ???" ou l'impossibilité de réconcilier les marches

 

Troisième marche – le réalisateur. C’est là que le bât blesse. Le réalisateur mène aussi une enquête, à sa manière, selon le principe évoqué plus haut de la mise en abîme. Il propose une version idéalisée de cette histoire au terme de laquelle, versant dans le sensationnalisme excusable d’un producteur cupide, il trouve un coupable – et flippant qui plus est. Il est, malheureusement, prophétique ; il donne la Vérité. En surplomb, il critique les excès de ses créatures réduites aux marches inférieures – attention point Godwin philosophique imminent –, enchaînées à leurs chimères, répondant à leurs ombres. Il se tient, prestigieux, Philosophe – voilà désolé – à l’entrée de la caverne. Il est platonicien le con.

 

souverain platonaristote

" - c'est quand même horrible ce qui est arrivé à ces gosses...

- à l'Idée de ces gosses tu veux dire...

- ce que tu peux être chiant man " 

 

Telle est la défaillance. Le problème c’est qu’il ne se met pas – après c’est une question de goût aussi – dans une posture de fascination pour le réel, il ne laisse pas se propager la sensation que quelque chose lui échappe. On le constate assez rapidement par le truchement de plans idéal-typiques qui jonchent ici et là son film. Tel plan filmé depuis un hélicoptère montre par exemple une battue sous la forme d’un corps multiple, discipliné, ritualisé, qui signifie la mobilisation de la société ; ce plan dégage évidemment un fort remugle de fake. Telle autre scène, tout aussi fake, où on voit les parents cherchant leurs enfants dans un camion à ordure en pataugeant au sein de la benne dans une forme de chorégraphie un peu chelou. De la musique craignos accompagne leurs litanies dignes des pires chialeries de Failan.

 

giuseppe-de-santis-megaphone-uomini-e-lupi-001 opt

" stop stop, voilà bien, très bien Yeo-jin, plus intense le pécu Yeo-jin, jette le plus intensément ce putain de rouleau pécu bordel, voilà, plus d’émotion, plus d’émotion, n’oublie pas que tu as perdu tes enfants tiens file-moi le polaroïd toi "

 

Note gratos : nous sur ce blog, on a le soin du détail. Lorsqu’on évoque le mouchoir de Joy Means Sick dans ce qui est, probablement, le plus grand texte de ce site, Du Rififi chez les Canaries, on prend bien le soin de préciser qu’il est frappé de l’écusson d’Arsenal.


une des chialeries les plus pénibles de l'histoire du cinéma

 

Children est un donc un film bien paradoxal. Il met en scène un fait divers pour, visiblement, dénoncer l’acharnement médiatique et sensationnaliste. C’est ainsi qu’on voit le producteur mépriser, depuis la régie, un des pères qui témoignait de manière passablement larmoyante, en raison de ce qu’il juge comme un mauvais jeu d’acteurs – que voulez-vous, n’est pas brechtien qui veut. Or, Lee Kyu-man sombre exactement dans ce qu’il déplore. Roland Barthes, dans Le bruissement de la langue, a une jolie expression pour illustrer le propos : il y a comme un « besoin d’authentifier le réel ». D’où le piège, i.e. l’utilisation de formules cinématographiques toutes faites pour exprimer l’insondable et le mystérieux. Donc le réalisateur ne fait pas ce qu’il dit, son propos est anti-performatif.

 

Késako ?

Lorsque vous écrivez sur un livre « ne pas écrire sur le livre » votre énoncé n’est pas performatif

Lorsque vous criez « putain ça me fait chier la vulgarité » votre énoncé n’est pas performatif

Lorsque vous direz « je ne suis pas en train de lire un superbe texte de KBP » votre énoncé ne sera pas performatif

 

Bref, non performativité. En parlant de performativité, il faut remarquer que cette histoire a déjà été l’objet d’un film, Come Back Frog Boys, réalisé en 1992. En ces temps-là, on pensait encore qu’ils avaient fugués, d’où le titre. C’est quand même drôlesque de réaliser un film pour demander à quelqu’un de revenir, comme si la fiction pouvait avoir une prise sur la réalité. On est dans l’incantatoire le plus irrationnel : on veut du performatif. La frontière entre la fiction et la réalité finit par se brouiller.

 

Jl austin

quand dire c'est faire les mecs !

 

Et demandez au Roi Heenok – bah oui lui aussi mérite son bout de gras – si vous n’en êtes pas convaincus : il sait ce que c’est lui la performativité. Le guignol avait posté sur youtube des vidéos de lui avec des flingues et de la drogue pour assoir sa crédibilité dans le rap game québecquois – quel étrange enchaînement de mots. Sa vidéo était totalement fictive, tout comme ses intentions. Et pourtant, la police a été alertée et s’est rendu chez le malheureux. Ils ont ainsi pu constater qu’il y avait bien de la drogue et une flingue, ce qui leur a permis d’arrêter le bonhomme. La réalité prolonge ce qui est bien une fiction, une mise en scène : on se doute qu’il n’est pas un criminel, mais il est arrêté quand même. Performativité.

 


 

En conclusion, rien de mieux pour finir ce texte que notre bon vieil Aristote dont les propos auraient dû être médités par Lee Kyu-man : « beaucoup de poètes tragiques ourdissent bien le nœud, et mal le dénouement ; mais il faut que l'un et l'autre enlèvent les applaudissements ».

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Published by Joy Means Sick & Sans Congo - dans Thriller
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