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24 septembre 2011 6 24 /09 /septembre /2011 13:48

Breathless, Yang Ik-June, 2009.

 

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Breathless. L'exact opposé d'un film de Kim Jee-woon, du spectacle de plomb, brut et chaotique. Une lumière crue, de la caméra à l'épaule, de la violence sans apparat. Breathless, la trajectoire d'un type à qui la vie a foutu un bon coup de pied au cul avant même l'adolescence : dans une dispute son père tue accidentellement sa petite sœur. Putain de background, aussi lourd à porter pour un scenario que pour Sang-hoon, le personnage principal, et ce dernier n'est pas celui des deux qui s'en sort le mieux. Quelques minutes plus tard, alors qu'il court avec le corps encore chaud de sa frangine sur les épaules, sa mère se prend un méchant tacle glissé sur la chaussée. 2 à 0. Depuis Sang-hoon traverse la vie en distribuant des claques et de rares gestes d'affection, il insulte son boss et gagne sa vie en récoltant les dettes. Parcours et stratégie du type qui n'a plus rien à perdre et qui survit parce qu'on ne s'attaque pas au vide sans tomber dans le trou. Il a un neveu, quand même, qu'il aime bien. Et une demi-soeur, qu'il évite et insulte, au début. Parce qu'ensuite, il va rencontrer une meuf, une lycéenne sur laquelle il crache par erreur et qui lui rentre dedans en mode super vener, au fond une preuve qu'il existe.

 

 

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IMDB ne s’y trompe pas lorsqu’à la page dédiée à Breathless, le site propose comme recommandations, entre autres friandises, La Cité de Dieu de Fernando Meirelles, This is England de Shane Meadows, ou Un Prophète de Jacques Audiard. Excusez du peu : catégorie film noir frappé de bile acide, sous-section réalisateur de luxe, bureau va niquer ta mère. Le genre de trajet qui laisse généralement des traces de crampons sur nos joues de chérubins échaudés. D’ailleurs, sans déconner, ni faire de liens abusifs, le style de Sang-hoon, protagoniste principal de Breathless, ressemble à s’y méprendre à celui de Malik dans Un Prophète. Moustache à la limite du duveteux, petit bouc qui pointe pour Sang-hoon, dégaine directement sortie de la collection printemps-été 1992 Tati Barbès. Sans déconner, Song Kang-ho dans Green Fish, sorti en 1997, est quasiment habillé de la même manière, la paire de Nike en moins. Sang-hoon est intemporel, il entre dans le film de dos, lâche un taquet et un coup de savatte, se penche sur la rescapée et se fait fracasse par derrière. Tout est dit. 

 

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Sang-hoon, dont le rôle est joué par Yang Ik-June lui-même (quand un réalisateur se donne un rôle, s’il n’est pas perdu dans les vapes, il se taille du sur-mesure, c’est moins cher qu’un costume), « mouche à merde » comme le titre coréen du film l’indique (Ddongpari), donne dans l’affacturage musclé au sein d’un fonds vautour bricolé à la va-vite dans un faubourg de Séoul. Le plan est relativement simple pour qui a de l’épaule à revendre : le boss de la boîte, Man-sik, figurant parmi les rares sources d’eau potable dans le désert affectif aride qui encercle Sang-hoon, joué par Jeong Man-sik (oui oui ce surprenant bonhomme avait le rôle du paillasson timoré lèche-cul de procureur dans The Unjust), rachète les créances douteuses émises sur des débiteurs distraits ou indélicats pour une bouchée de pain. Par un miracle messianique qui le dispute à la barre à mine entre les dents, Man-sik transforme les miettes en boulangerie rentable à l’aide d’une équipe gonflée à bloc, violente mais efficace. Sang-hoon, c’est un peu le numéro 10, le joker, la vache à lait, le coup de pression sur pattes. Le genre de gars qui aurait mis un terme tout seul à la crise du crédit hypothécaire. Bref, un gars con et violent, avec qui il ne vaut pas mieux discuter.

 

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Donc une petite entreprise prospère, un modèle de civisme et de réussite pour Pôle Emploi. Un système qui fonctionne si bien qu’il n’y aurait pas eu de film sans la petite bête qui cherche toujours à pondre un scénario. Et donc on apprend que, d’une certaine manière, la violence de Sang-hoon provient d’un père violent. Classique, mais sans fioriture, et terriblement efficace. Tellement efficace qu’on se demande s’il n’y a pas de la triche sous une aisselle de faussaire : un rapide flashblack s’insère, presque discret, pour montrer mini-Sang-hoon, caché dans le coin d’une pièce alors que son père bastonne sa mère. Sa sœur veut s’interposer et se fait planter dans le bide. Sang-hoon la transporte d’urgence à l’hôpital où elle décède, tandis que la mère, veule, illuminée, regard vide et hagard, sort dans la rue pour rejoindre ses enfants, se fait tamponner à un coin de rue, et épargne à son mari le soin de la renvoyer six pieds sous terre. Mouais, quand même : on demanderait presque la photo pour vérifier que c’est bien licite au regard du cahier des charges. Mais enfin bon, comme c’est un passage extrêmement rapide et rondement mené, le réalisateur garde pour lui le bénéfice du doute. L’origine du mal-être de Sang-hoon était assez patente pour ne pas s’y attarder comme un film français.

 

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Dernières balises dans cette tempête ambulante, le neveu de Sang-hoon, Yeong-in, fils d’une demi-sœur effacée, tronche de victime attendrissante, et une lycéenne mère courage, Yeon-hee (Kim Kkot-bi), pour laquelle il s’est subitement pris d’une forme d’intérêt après la traditionnelle distribution de crachats et mandales en usage selon ses coutumes. Assez étonnant dans son principe, le trio forme en fait un ersatz de famille au sein duquel Sang-hoon semble, oui ça arrive, un être humain avec de la vie à l’intérieur. Encore une fois, deux passages, très ramassés et parlant, marquent clairement la frontière entre Sang-hoonino et Sang-hoonaccio. La musique est coupé, deux trois notes suspendues coulent comme des gouttes de stalactites dans un havre de paix caché aux regards. Leur vie commune est filmée, un après-midi de souvenirs, à l’aide d’une caméra d’amateurs tenue par un collégien qui s’essaye à la manipulation de l’engin. Bref, quelque chose de très intimiste qu’on aurait presque honte à voir parce qu’on a l’impression de dérober cet instant, véritablement privé. Ce qui peut paraître paradoxal. En effet, cette gêne est suscitée alors que le reste du film donne à voir d’allègres passages à tabac. Les voies du seigneur sont impénétrables.

 

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Après le décor, les motifs. Sans surprise pour personne, c’est globalement désolant. La figure du père évidemment, absente, dévoyée, minable. C’est un sujet tellement central qu’il serait malséant d’y perdre trop de gouache. On voit un peu ce qu’une telle défaillance implique : père (absent + violent) => famille désunie + perte d’autorité => société à la dérive. Ouais bon, voilà quoi. Le risque auquel on s’expose, avec de tels schémas, réside dans le fait de se tenir à des propos lénifiants concernant le désespoir bla bla bla. Ce serait, à l’aune des éléments d’observations les plus flagrants qui ressortent du film, ne pas rendre justice aux personnages du film, trempé dans de l’acier d’Olympe. Breathless est noyé sous une telle quantité de bad, que traiter du film convenablement reviendrait certainement à lui porter secours, non pas en l’extirpant à la canne à pêche, mais en vidant l’océan à la fourchette. Bref, une galère.

 

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Une galère qui ressort notamment d’un aspect marquant du film, la transitivité du coup de pression, nouveau concept KBP (toi aussi tu peux proposer des concepts KBP que nous serions heureux de réutiliser). Finalement, entre la poule et l’œuf, la quête de ce film se trouve au fond du trou de balle d’une aporie : qui a foutu la première torgnolle ? La torgnolle originelle s’entend, mystique, invisible, imprescriptible. Et là, c’est certainement le moment de se la péter en parlant de René Girard, dont un des bouquins, La Violence et le Sacré, évoque un sujet si bien intégré dans nos têtes de piafs en costard qu’on sentirait presque de l’impudeur fangeuse émaner du propos. Il dit quelque chose comme : certaines sociétés, pour compenser pour dépenser une quantité donnée de violence emmagasinée à t=0, comme une batterie, et parvenir à préserver la paix sociale, se trouvent un bouc-émissaire institutionnel pour qui sert de réceptacle à décharge. La bouc-émissarisation donc. Le lien avec Breathless ? Une micro-société qui se cherche son bouc-émissaire. Le film en reste au niveau de la baffe originelle. C’est pour cette raison qu’il se donne comme un écheveau de vipères à l’intérieur duquel on serait bien mal avisé de mettre le doigt. La violence, indifférenciée, s’offre sans médiation : elle est un vecteur, ou une force, qui s’empare des individus en leur astreignant un sens [=> zombification]. Breathless est ainsi un coup de pression permanent, un cataclysme où les quatre vents, main dans la main, rivalisent d’ingéniosité pour soutenir le mouvement perpétuel, i.e. La Baffe.

 

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Dans L’Orestie d’Eschylle, une mise en garde, prononcée de manière anodine par le choryphée, aurait pu siffler la fin de la récréation, avant même qu’elle ne commence : « Malheur à celui par qui viendra la violence ». Comme ça, on se dit : pète-sec, rat de bibliothèque frustré qui paiera en année de misères les quelques grammes/centimètres qui lui ont toujours manqués. Et pourtant. Breathless est peut-être l’effet le plus irrationnel, le plus absurde, de cette injonction. Une fois que la boîte est ouverte, il n’y a plus personne pour la refermer. Pire, on finit par se complaire dans la haine qu’on porte en soi. Comment comprendre la toute première réaction de Sang-hoon lorsqu’il trouve son père les veines ouvertes ? Il le voulait vivant pour lui, pour se le charcuter.

 

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La transitivité du coup de pression signifie donc que La Baffe première, Big Bang immoral et Source intarissable de tous les coups de pute, agit comme un coup de dé qui configure, sur l’échiquier social, l’ensemble des plus et des moins, des grandes infortunes et des petites surprises. Ensuite, ce n’est que de l’électricité qui se propage sur un matériau conducteur, l’être humain en l’espèce. Ce schéma est parfaitement valable pour Breathless : chacun a quelque chose à redire, à un petit truc à transmettre à son voisin. Ensuite, le bon sens voudrait que, quitte à se soulager de ce genre de choses, on le fasse sur plus faible que soi. Et la misère sociale de se résumer comme suit : [père de famille frustré] se vide sur [mère de famille et/ou fils] se vide sur [fille, ou victime des victimes]. Mais le transitivité n’est pas nécessairement verticale, elle peut aussi être horizontale : c’est le cas de la boîte à gros bras qui se fait sa marge sur des débiteurs fauchés. Cette transitivité n’est pas univoque non plus, elle n’implique pas nécessairement de violence physique. La violence symbolique est également un de ses modes. Il n’est qu’à voir le nombre de scènes ou des billets sont jetés à la face de certains personnages, de façon méprisante, afin de l’humilier ou de l’annihiler moralement. C’est par ailleurs cette même violence qui s’applique aux débiteurs, qui eux, justement, sont en manque d’argent. Tout est en cash dans le film de toute manière, mélodie des enveloppes pleines, pour bien insister sur le fait que l’argent met de l’huile dans les rouages, en bien ou en mal. De temps en temps, on tombe sur des cas sociaux en roue libre, comme la dissuasion nucléaire française, en mode « tout azimuts » : Sang-hoon est le digne représentant de cette espèce – il met même des kèches sur la bouille du petit Yeong-in, c’est dire. Et face au fait accompli, des stratégies de survie se mettent en place : une mère qui s’enfuie, une fille qui essaye de se tenir droite, une salle de jeu, l’alcool, la playstation, etc. Breathless, ou la machine métaphysique qui broie ses membres.

 

 

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Bon, ok pour la transitivité du coup de pression. Mais encore faut-il la retranscrire convenablement. A cet effet, c’est immanquable, la caméra portée associée aux gros plans est de rigueur. Il faut dire que Breathless ne lésine pas sur la promiscuité. On se retrouve littéralement le nez sous chaque coup de poing. Breathless est un film de stigmates qui s’intéresse plus aux marques de la douleur qu’à la douleur elle-même. Les propos du réalisateur, dans le cadre d’une interview donné au site Cinemasie, sont fort éloquents : « La caméra est comme moi. La haine, la violence. Je voulais la montrer comme si c'était votre voisin, votre  ami. Même si les gens ne veulent pas regarder la violence, je l'ai montrée ainsi pour les forcer à regarder. Je veux sentir ces gens proches de moi. C'est une façon de montrer leurs sentiments"1. Donc point de salut dans le plan large, la vie est secousses à en gerber ses cornflakes. Peut-être trop. En effet, si la caméra ne nous laisse pas le choix quand il s’agit de se détourner des scènes violentes, elle en vient parfois, par son implacable proximité, à être contre-productive. Il n’est pas évident que les scènes sont plus violentes sous prétexte d’être filmées sur le mode, en gros, d’une personne qui regarde, très proche de la scène pour en ressentir les effets, mais pas assez pour y prendre part. Il est probable qu’on parvienne à des effets autrement plus révulsant en reculant d’un pas ou deux. Souvent, les passages à tabac perdent en visibilité et on se retrouve à deviser, ici le dos d’un lycéen ambitieux, là le coude d’un Sang-hoon un chouia taquin ou la hanche d’une mère terrorisée. Bref, trop de gros plans tue le gros plan. Et en lisant que le réalisateur en voulait de plus gros encore, on remercie le saint obstacle qui l’a contraint à renoncer. De plus, si c’est tout pour la castagne, Yang Ik-June ménage les règles de bienséance à certains endroits pour ne pas tomber dans le glauque irrécupérable : on entend alors les scènes, mais la visibilité est obstruée à l’aide de subterfuges classiques (porte fermée, etc.).


 

 

 


 

Ici, au milieu du chaos, un plan large, composé, statique. Une soudaine prise de recul pour un récit au 1,2ème degré, filmé d'un point de vue subjectif (1er degré) mais qui reste du cinéma (+0,2).


 

Une violence physique découpée en morceaux, et une violence plus sourde filmée façon reportage, sans enjolivures ni articulations pénibles dans le scénario. Ca bouillonne, l'action avance et on s'efforce de lui coller au cul. Pas de découpage ultra stylisé, pas de cadres étudiés pendant des heures (petits espaces donc grands angles) et pas de lumière chiadée (hautes lumières complètement cramées), c'est cru et ça se bouffe façon Huns : mortifié sous la selle d'un cheval au galop. La sève de Breathless, c'est l'énergie captée par la caméra, la vie et la fureur des personnages, la pression quasi constante et ces quelques moments de répit qu'on sait aussi éphémères que funestes. On n'arrête pas un train aussi furieux sans y perdre quelques plumes. Rédemption impossible et structure classique soit, mais pas le genre de crochet qu'on prend à l'estomac sans ciller et comme dirait le grand Jean-Claude Convenant : « Y a pas à tortiller du cul pour chier droit ».

 

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Transition façon JT, puisqu'on cause poésie, un petit mot sur les rapports humains entretenus par nos personnages. On a déjà parlé de la classe ultime avec laquel Sang-hoon serre sa meuf : je te crache dessus et je t'explose le nez, on peut aussi parler de ses caresses un peu rudes et de sa langue fleurie. Les ricains ont leur « F word », la Corée a son « Chibaloema » et Breathless est son étendard le plus fièrement brandi. Rien que ça parle mal et que ça distribue des taquets, champions du monde à l'aise dans le domaine.

 

 

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Faut quand même bien avouer que l'attaque en bouche du « Chhhhhiiiibaloema » est particulièrement plaisante.

 

Mais trêve de parole, place à l'artiste :

 

 

 


 

1 : ITW Cinemasie : http://www.cinemasie.com/fr/fiche/dossier/409/

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Published by Joy Means Sick & Sans Congo - dans Thriller
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