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17 mai 2011 2 17 /05 /mai /2011 12:54

Black Republic, Park Kwang-Su, 1990

 

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INT. NEW-YORK – HOTEL SOFITEL – SUITE 2085 - NUIT

 

Pleine lune et livres entassés, d’épaisses volutes de fumée flottent dans la suite qu’occupent SANS CONGO (62) et JOY MEANS SICK (63) depuis plusieurs jours, depuis qu’ils ont accepté d’écrire un article pour Télérama, le point final d’une longue période de décadence. Sans Congo pose les pieds sur le bureau face à la grande baie vitrée et feuillette d’un œil la biographie de Stanley Kubrick.  Il la connait par cœur. De son autre main, il fait tourner les glaçons dans son verre à  whisky en pensant à ce qu’il pourrait dire sur Black Republic de Park Kwang-Su. Un coup d’œil aux bouteilles d’alcools vides du minibar, Joy Means Sick a intérêt à se grouiller. Il récite pour lui-même.

 

SANS CONGO

J’ai trouvé en partie le courage de faire du cinéma à force de voir de mauvais films.

Tout en les regardant, je me disais : je n’y connais strictement rien mais je suis sûr que je peux faire mieux que ça.

 

Un éclair traverse les yeux hagards de Sans Congo. Deux révélations pour le prix d’une, le dollar est vraiment bas en ce moment. Premièrement, il n’est pas Stanley Kubrick, d’ailleurs il ne fait pas de cinéma et n’en a pas envie. Deuxièmement, Stanley, aussi grand et vénérable soit-il, avait commis une erreur. Les gens aiment les films faciles et l’apparat et, surtout, ils lisent Télérama. Pire, le magazine est une référence. De mauvais articles, il en a lu des tonnes. Il sort le Guide du Cinéma 2009 de Télérama qu’un copain taquin lui a offert le jour où, avec JMS, ils ont accepté de signer avec le diable.

 

SANS CONGO

Oldboy « Mais s’il utilise tous les ingrédients du film d’action hyperbolique, il trouve, constamment, des solutions de cinéma inédites pour créer le monde instable du héros. C’est exactement ce qu’on attend d’un auteur ». Bon ok, je suis un peu dur, mais quand même qu’est-ce que c’est creux et facile ! Argh, quoi ? Deux « T » seulement ? Enculés !!!

(Il tourne les pages au « hasard »)

Sympathy for Mister Vengeance « Mais la froide accumulation de violences, de tortures et de meurtres tourne au gimmick. Et le soi disant polar métaphysique, à l’exercice de style ». Ouh putain !

(Il continue, frénétiquement)

Lady Vengeance « La question posée par le cinéaste – la violence pousse-t-elle au salut ou à la damnation ? – s’efface, cette fois, devant une psychopathologie difficilement excusable, même au second degré ». Pire « Le style de Park Chan-wook, mélange étonnant et détonnant d’exhibitionnisme et d’épure, de mauvais goût assumé et de … » Mauvais goût assumé !!!

 

Constatant que le monde n’a ni règles ni morale, Sans Congo se met à écrire frénétiquement, un sourire carnassier aux lèvres.

 

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INT. NEW-YORK – HOTEL SOFITEL – SUITE 2085 - NUIT

 

Cinq minutes plus tard. Dans un état second, Sans Congo termine sa première page sur son mac book nouvelle génération payé avec l’avance de Télérama. C’est le moment choisi par JMS pour revenir de sa quête d’alcool. Le con se met à mimer Didier Deschamps brandissant la coupe du monde, même à 63 ans, il reste un grand enfant.  Sans Congo ne lui laisse pas le temps de dégainer et mitraille.

 

SANS CONGO

Putain man je tiens un truc, le renouveau. Faut absolument que je te lise ça, j’ai compris, je crois que j’ai compris. Quarante piges qu’on se bute pour rien, dans l’anonymat avec nos principes à la con. Chiottes mec. Bon je te le lis.

« Black Republic, Park Kwang-su. Il y a dans Black Republic des références à l’actualité politique du pays. Park Kwang-su insère des images d’archives des manifestations d’étudiants à Séoul en 1987. Le rassemblement, à l’instigation des étudiants, mais aussi de l’Eglise sud-coréenne et des syndicats, devait commémorer la mort de Park Chong-choi, un étudiant en linguistique de 21 ans, qui passe l’arme à gauche alors qu’il était retenu en garde à vue par la police. On ne se change pas : les policiers l’interrogeaient pour ses prétendues activités pro communistes. Un peu à la manière du film de Jang Sun-woo, A Petal, avec l’emploi du massacre du Kwangju de 1980, Black Republic donne à voir un protagoniste principal qui fuit un lieu de conflit et qui arrive au début du film dans une petite ville à la recherche d’une place chez le premier employeur local, la mine. On comprend qu’il a participé aux manifestations et qu’il est recherché – pour des activités pro communistes ; on notera ici le luxe scénaristique de l’ennemi absolu. Cela étant dit, rien ne permet de dire clairement s’il a fuit les manifestations de Kwangju de 1980 ou celles de Séoul de 1987. »

 

JOY MEANS SICK

C’est bien, le ton pourrait être un peu plus péteux et je te trouve trop précis dans tes références historiques mais ça sent bon tout ça. En plus je dirais que c’est plutôt Kwangju que Séoul ; mais tant pis te casse pas la tête à réécrire. En fait le problème c’est que tes formulations sont trop claires.

 

SANS CONGO

Ouais c’est vrai. Mais attends, je continue ; qu’est-ce que tu penses de cette mauvaise foi créatrice :

« La double lecture du film, dans laquelle des éléments de l’histoire réelle s’insèrent dans le dispositif fictif, donne un aspect subversif au film. Discrètement certes, mais le ton y est : le policier corrompu du film répond au matraquage des étudiants à la télé. La figure du commissaire-petit-boss-local-shérif-lunaire apparaît comme une espèce de fantôme de plomb : l’ombre de l’Etat policier, sans s’étaler inutilement, plane au-dessus des zones troubles et tombe à pic comme une fiente de pigeon. »

 

JOY MEANS SICK

Stop. « Fiente de pigeon ». No good, no good, no good (il parodie le chauffeur de taxi pakistanais quand JMS lui avait demandé s’il avait des pornos pas chers à lui vendre). Ca passera pas ça, débarrasse toi de tes vieilles manies, rentre dans le rang. Allez bonhomme, tu peux le faire.

 

SANS CONGO

« Ainsi le personnage principal, dont le nom d’emprunt est Kim Ki-young – ah les élèves et les maîtres –, est subrepticement rejoint par le Commissaire alors que celui assiste de loin au cortège de mineurs en grève contre la fermeture des mines à cause de l’importation du charbon de l’étranger, comme s’il puait la confrontation. La reconstitution historique de la tragéctoire de KKY s’édifie au fur et à mesure du film, comme un voile transparent qui se retire pour laisser paraître une figure en couleurs, en épaisseur, en aspérités. »

 

JOY MEANS SICK

Génial le voile transparent, tout à fait dans le ton. Et je n’aurais même pas honte de l’écrire. J’ai peur que ce soit trop bien, il faudra couper des passages.

 

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SANS CONGO

 « KKY est un point ; il est atone pendant l’essentiel du film. De dimension zéro, volontairement inexpressif, il apparaît comme lessivé : une malédiction le suit comme son ombre. C’est dans cette lecture qu’il apparaît plus judicieux d’opter pour l’hypothèse des massacres de Kwangju. Ces évènements sont restés volontairement secrets, cachés, couverts. Il y a donc un double détour : détour de KKY, qui ne désire pas regarde en arrière ; détour de Kwangju, qui ne se donne pas à l’apparence. Il est d’ailleurs étonnant de constater le nombre de plans dans lesquels KKY présente son dos à la scène qui se joue. Volontairement posé au premier plan, il exprime le malaise d’être accablé d’une poisse sans nom : il s’agit de sortir du cadre, en bas à gauche de préférence, pour fuir en avant. La ligne de fuite est essentielle dans Black Republic : Kwangju derrière ; KKY en avant. »

 

JOY MEANS SICK

J’en ai une, j’en ai une !

« Park Kwang-su construit ses scènes comme des unités, rarement il les fractionne et petit à petit il les additionne, créant ainsi un film somme, somme de plans séquence ou de plans scènes, il cherche la meilleure place pour le spectateur et demeure là le temps de l’action, simplement. Nous sommes alors ramenés à notre place de témoin muet, témoin d’une république noire, putréfiée jusqu’à la souche. »

 

SANS CONGO

« Putréfiée jusqu’à la souche » Hahahaha mais quel con ! Arrête j’ai la larme à l’œil. Attends je tente une sortie, comme ça, à l’impro : « la géométrie des plans, dans Black Republic, est extrêmement révélatrice. Elle exprime la répartition des rôles sociaux au sein de cette petite ville ». Tiens je vais leur foutre du Bourdieu, ça va leur faire plaisir : « les personnages sont répartis dans un champ, selon une acception bourdieusienne, où chacun se différencie dans sa petite singularité. D’où l’utilisation généreuse des plis et des angles dans les différents plans du film : il s’agit de cliver les personnages, de s’assurer qu’ils sont bien différents. Parfois même, Park Kwang-su prend parti, de manière grossière, en tournant sa géométrie de distribution à l’avantage des bons. Ainsi KKY qui apparaît en 1ier plan, surélevé, par rapport au rejeton de son patron, rejeté au fin fond d’une méprisante plongée. Le Stakhanov sentimental et le cancer de l’argent ». Non pas cancer, c’est trop de droite : « la misère de l’argent ».

Ah et on pourrait recycler une page de ce guide 2009, en changeant les noms, je suis sûr que ça passe ; ça donnerait : « Alors que le premier film de Park Kwang-su, Chilsu et Mansu, a été unanimement acclamé, la critique s’est montrée plus divisée à propos de Black Republic. Certains y ont vu une maîtrise de la structure dramatique et une beauté du langage imagé quand d’autres n’ont trouvé qu’un mélodrame convenu parsemé ça et là des messages politiques. En toute honnêteté, la ligne de crête entre les deux tenants est étroite. Il semble pourtant que le choix le plus juste réside dans la ferme résolution de s’y tenir. »

 

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JOY MEANS SICK

Putain mais quelle bouse inspirée ! Clap Clap ! (Il renverse son verre) Merde tu vois ce que tu me fais faire ; aller pour la peine, je t’envoie ce paragraphe dans la face :

« On ressent chez Park, comme chez les cinéastes de son temps, un besoin de photographier a posteriori une époque marquée par la censure et la dictature. Dans les phases de transitions vers un avenir meilleur, de nombreux auteurs choisissent de se tourner vers le passé proche et de le marquer d’une pierre noire, ou d’une pierre tombale. »

« Le film s’appuie autant sur ses personnages que sur son décor. Le personnage de l’intellectuel qui se réfugie chez les ouvriers imprime bien moins rétines et mémoires que ces grands paysages de mines à ciel ouvert ». Par contre, petite note perso, le vice président qui se tape dix bornes de moto juste pour niquer sa copine-prostituée (coffee shop girl, quel doux euphémisme) au milieu d’une usine désaffectée, ça c’est un type qui va au bout de ses idées.

Allez, une dernière pour la route : « Si le film s’appuie sur une trame usée jusqu’à la corde – un personnage découvre un milieu établi et pourri, se retrouve en devoir d’agir par amour, se met en danger et se fait rattraper par son passé trouble puis se dirige vers une fin aussi sombre qu’annoncée par le titre – il n’en demeure par moins une œuvre mémorable pour son discours politique et historique, nous rappelant qu’au-delà de trottoirs parisiens, le monde bouge et se débat ».

 

SANS CONGO

(le regard fou, il prend en note chaque mot de JMS)

Tu t’emballes sur la fin, mais je note tout le reste. Putain on les tient. Je conclus.

«Dans le village au nord du pays, où il finit par se réfugier, il parvient à se faire embaucher comme manœuvre dans une usine qui fabrique des briquettes. KKY, joué par l’acteur Moon Sung-keun (Green Fish ; La Vierge mise à nu par ses prétendants), rencontre Song Young-sook (Shim Hye-jin ; aussi Green Fish, Acacia) dans ce patelin, une prostituée qui s’amourache de lui alors qu’elle est la favorite de Lee Seon-cheol (Park Joong-hoon ; Chilsu et Mansu, Nowhere to Hide, Heaven’s soldier, Haeundae), le fils du patron de la concession minière, petit gangster notoire. Le mécanisme qui se met en place entre les trois est pratiquement similaire à celui de Green Fish, de Lee Chang-dong. Les éléments du mélodrame sont réunis, ça c’est le point faible du film. Le point moins faible, c’est que les éléments politiques ne sont pas affichés de manière obscène. Et le point fort, c’est la grammaire du film. La petite ville minière est presqu’idéale. Elle fait penser à un archétype de romans du XIXe siècle. »

Et tiens, paye ta référence historique. Bon le style n’y est plus mais on a tout ce qu’il nous faut ; on collera ce dernier paragraphe au début du film. J’ajouterai peut-être une référence à la fin, comme ça, gratos. Il y a un gars, un normalien, qui a quitté son cocon pour aller travailler dans une usine avec des ouvriers ; Robert Linhart, L’Etabli ; un gars « cool » quoi.  Je suis sûr ça va acquiescer dans le VIe arrondissement. Bref, à nous les pass pour Cannes, les avants premières, la reconnaissance sociale. Merde, j’ai presqu’envie de me faire un film de Christophe Honoré. Tout ça va trop vite. Vite rempli mon verre, je veux boire pour fêter ça.

 

Sitôt dit, sitôt fait. JMS et SANS CONGO trinquent à leurs succès à venir, des petites lycéennes qu’ils vont pouvoir chiner avec leurs cartes de presse et leurs noms dans le Télérama de leurs parents. La grande classe. Au fond du trou, ils boivent leur whisky jusqu’à la lie.

Quelques heures plus tard on les retrouve à jouer à chat dans les couloirs de l’hôtel et à montrer leurs sexes aux dames. Ensuite, c’est le trou noir.

 

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INT. NEW-YORK – HOTEL SOFITEL – SUITE 2086 - JOUR

 

13h. La montre de Sans Congo est aussi impitoyable que précise, un mal de crâne de salopard lui arrache un rictus de douleur. Il est nu et sort de la salle de bain en titubant.

 

Dans la pièce principale, une femme d’une trentaine d’années refait les draps alors même que JOY MEANS SICK dort encore sur le lit, accompagné de vieilles putes habillées en lycéennes. Sale journée. Il tape dans un pied de table, se nique le petit orteil et pousse un hurlement de douleur. La femme de ménage se retourne vers lui. D’abord surprise, presqu’apeurée, elle finit par éclater de rire sans pouvoir s’arrêter. Elle repart de plus belle chaque fois qu’elle regarde le bide de Sans Congo qui commence à se vexer même si la douleur concentre encore 90% de son énergie. La connasse va même jusqu’à sortir son iphone pour prendre une photo. Instant de lucidité, il jette un coup d’œil à sa bedaine. Au rouge à lèvres, en lettres capitales, il y lit « I LOVE CHRISTOPHE C. » Clic. Le mal est fait, la photo enregistrée. Vite, récupérer cet instrument de malheur. Premier réflexe, bloquer la porte. Mieux placé, il l’atteint avant elle. S’en suit une poursuite dans l’appartement. Sans Congo récupère l’iphone et quelques griffures sur le torse. L’honneur est sauf, on l’arrêtera dans l’avion pour Paris.

 

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JMS & SC

 

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Published by kim-bong-park.over-blog.com - dans Drame
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