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16 octobre 2011 7 16 /10 /octobre /2011 14:54

Anti-Gas Skin, Gok Kim & Sun Kim, 2010

 

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Pour bien comprendre les personnages de cet article, tu peux avoir envie de lire ça : Windstruck - Sale temps pour la flicaille...

 

Sinon tu peux très bien prendre le train en marche.

 

John O'Meanseek était las et la journée avait été longue. Epuisé par une semaine de dur labeur dans sa nouvelle usine du Pas de Calais, malade, il avait tout de même rejoint son indécrottable compère sur les bords de la Seine. Ses ouvriers lui donnaient du fil à retordre et il avait grand besoin de se changer les idées. Renouer avec ses anciennes passions, revoir Carter San-Congo, fouler les pavés parisiens, tout ça lui redonnerait sûrement la force qui lui manquait cruellement. Sur le quai de la ligne 4, direction porte d'Orléans, il avait commencé par dissoudre un Fervex dans sa demi-bouteille d'eau, espérant secrètement l'arrivée de ce nouveau métro dont on lui avait tant parlé. Il en laissa passer trois, le quatrième était tout aussi vieux, il monta en maugréant.

 

Rien à redire, Carter avait fait du bon boulot. Sur place, leur petite entreprise bénéficiait désormais d'une réputation honorable et de contacts étendus. De l'avis de John, ce type aurait pu avoir une belle carrière dans les relations de presse. En plus, il a la gueule de l'emploi.

 

Quelques minutes plus tard, on leur présenta l'affaire de la manière suivante : « Un mystérieux tueur en série portant un masque à gaz court toujours. Quatre personnes sont à sa recherche : un politicien candidat aux élections municipales de Séoul, un soldat américain dont la petite amie vient d’être assassinée, un jeune homme qui se prend pour un super-héros et une fille-loup leader d’un culte du suicide. Chacun a des motivations bien particulières pour le retrouver. »

 

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Tout commence par une scène étonnante de maitrise, une dilatation du temps qui se concentre sur des fragments. Une petite fille rentre chez elle après avoir longuement regardé l'affiche et le portrait du tueur au masque gaz. Arrivée chez elle, elle pousse la porte, découvre le cadavre de maman, le tueur immobile, les gouttes de sang qui tombent du couteau, ses yeux d'enfant, un reflet sur la flaque. Ca dure quelques minutes silencieuses et ça permet aux metteurs en scène de montrer qu'ils savent faire du cinoche dans les règles.

 

Ensuite on découvre un à un les quatre personnages principaux, d'abord « la fille loup », ensuite le « politicien », puis celui qui se prend pour un super-héros, enfin le GI américain. Quatre parties unies par un même ton, un même style, mais qui se raccrochent chacune à des genres différents. La fille loup et ses séances de mysticisme rappelle un teenage movie teinté d'horreur, le politicien le drame familiale bien pesant, Super Bosik un film de super héros au second degré et le GI... rappelle immédiatement qu'on a jamais vu un blanc bien jouer dans un film Coréen. Ca aurait pu partir dans tous les sens et donner un cocktail des plus disgracieux, un mix de The Faculty, des Noces Rebelleset de Kick-ass. Et bien non. On assiste à un film étrange, au rythme lent, au calme silencieux, au style très froid et homogène. Le premier sourire arrive au bout de 15 minutes, et se fait bien vite réprimer par un coup de pression de la femme à barbe. 

 

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Deux heures plus tard, Carter et John sortaient du cinéma sans trop savoir quoi en penser. Ils décidaient de zapper la séance suivante (Hello Ghost) pour creuser un peu plus cette affaire, errèrent une bonne demi-heure dans les rues sous un soleil glacial puis s'installèrent à la Rhumerie. Ils sortirent carnets et stylos et se livrèrent à un examen minutieux des différents éléments du film.

 

Les Personnages :

 

  • L'ado barbue ou la fille-loup : On nous la présente à travers une séance de psychothérapie où on ne la prend guère au sérieux. Elle est persuadée de s'être fait violée, par son père ou par un prof, sans jamais être sûre. Quand elle aborde le sujet devant la thérapeute, elle prend un taquet, la femme en blanc (on est plus dans un contexte psychiatrique que psychologique) préférant largement l'écouter raconter ses rêves, ceux où un prof de musique la considère comme la plus belle de son groupe d'amies par exemple. Un rêve c'est quand même moins conséquent qu'une réalité. Elle est aussi le leader d'un groupe d'ados qui se sape en sweat à capuche bleu marine et qui vouent un culte à la mort. En plus de classiques séances d'exorcisme, ils s'amusent à s'allonger sur l'une des traces d'une victime du tueur au masque à gaz, prenant la position indiquée par le contour à la craie, se mettant à la place du mort pendant une minute. Elle est la fille d'une famille friquée dont le père dort dans le même lit qu'elle. Elle porte la barbe, mais dans certains plans sa pilosité disparaît, peut-être lorsqu'elle est mieux dans sa peau (exemple : quand elle chante).

 

  • Le candidat à la municipale : sa fille ainée le déconsidère. Il est candidat à l’élection municipale de Séoul. Alors qu’il désire porter une cravate rouge, sa femme la remplace par une bleue ; la couleur de son parti est le bleu. Il a l’air d’être un mec old school, dépassé par la modernité : sa femme le domine, ses filles ne le respectent pas, et il est à la recherche de « la recherche et de l’innocence » d’antan. Un pasteur lui dit qu’il ressemble à Jésus. Il tombe en admiration d’une fille paralysée. Alors qu’on lui propose de reprendre à son compte le mot « réforme », il se fend d’une sentence de vieillard : « la politique, c’est comme l’amour de deux hérissons, quand on est loin on veut être proche, et quand on est proche on se pique ». Sa femme, lui et leur pasteur hésitent pas mal avant de voter. On lui dit qu’il sera tué s’il est élu.

 

  • Bosik-man : Officiellement officier municipal qui aligne les voitures mal garées, officieusement Bosik-man le protecteur de la ville. Il se donne pour mission de retrouver un tueur. Il s’entraîne à des séances de kata. Son idole est Superman. Sa devise : « Super… Bosik… Fire ! ». C’est une personne scrupuleuse du respect des règles. Il mange des cendres de photos de soldats et de Rambo en guise de potion magique. Il porte sur lui un tee-shirt Bosik-man qui ressemble à la tunique de Superman.

 

  • L’Américain : steak haché sur pattes, c’est un GI en Corée du sud. Sa petite copine coréenne a été tuée. Depuis il pleure à longueur de journées, et répète son amour de la Corée. Une policière sud-coréenne l’aide dans son enquête pour retrouver le tueur. Il a une lubie pour les seins : il cherche du réconfort auprès de la policière en les lui malaxant, et déclame son amour des Coréens (« Les Coréens sont si bons » ; « Aucun Coréen ne ferait de mal à un autre Coréen ») sur le soutien-gorge de sa défunte copine. Il copule avec un talus qu’il aménage comme une tombe pour sa petite copine. Il a une tête de pine, un accent de merde, une tenue trop grande. Il cherche à obtenir le pardon. Il porte toujours un couteau sur lui.


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Carter et John relevèrent la tête en même temps. Mouais, tout ça ne les avançait pas à grand chose. Pas abattus pour autant, ils continuèrent de creuser, reliant machinalement les éléments possibles entre eux :

 

  • La trace sur laquelle s'allongent le crew des sweats bleus est celle du cadavre de la copine du GI.

  • Récurrence des affiches alertant la population contre le tueur au masque à gaz dans toutes les histoires

  • Omniprésence des masques à gaz au sein de la population : étudiants manifestants, super-héroïne, tueur

  • Le bleu, couleur du parti du candidat, couleur du crew d'ados mystiques, couleur affectionnée par le tueur. A l'image, le bleu semble plus saturé que les autres couleurs.

 

Fait chier, comme pendant le film, Carter et John commençaient à renoncer à comprendre. Sauf que là, y a plus le GI américain pour les faire exploser de rire, enculant une tombe en beuglant son amour de la Corée. Un traitement finalement intéressant d'ailleurs, que celui de ce GI qu'on filme volontairement mal, qui joue comme une bouse et qui incarne un personnage aussi caricatural que mal écrit. On a entendu parler de satire politique à propos du film, à ce niveau là la lecture serait facile : les américains aiment la Corée avec un imaginaire complètement fantasmé et la souille et la tue.

 

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La méthode, voilà à quoi se raccrochaient maintenant nos deux compères. La méthode. Prochaine étape, le lien de chacun avec le masque à gaz, en mode niveau 1 de compréhension.

 

  • L'ado barbue : fascinée par la mort, perturbée sexuellement, elle se fait tirer par le chauffeur de son père dans une usine désaffectée en lui ordonnant de mettre un masque gaz (impossible de se souvenir où elle l'a trouvé) et en lui demandant à quel niveau il la place. Il y a aussi une forte probabilité pour que la tenue bleu marine de sa bande soit un appel au crime pour le tueur au masque.

 

  • Le candidat : menacé de mort en cas de victoire, par le masque ou des opposants utilisant cette menace, il en récupère un (masque) sur un étudiant.

 

  • Bosik-man : A tout super héros il faut un super ennemi. Quoi de mieux qu'un type qui porte un masque à gaz et qui terrorise la population ?

 

  • L'américain : Le masque, c'est peut-être lui, en tout cas le masque c'est au moins celui qui a tué sa copine. En fait, puisqu'on en est aux hypothèses, admettons qu'il ait tué sa petite copine, sûrement équipé d'un masque, pour qu'elle reste « pure et innocente » comme il le confesse lors d'une séance d'exorcisme foireuse. Ce qui ne veut pas dire qu'il est le tueur qu'on voit au début. De toute manière il le dit lui-même « un coréen ne ferait pas de mal à un autre ».

 

La fatigue s'accumule et la tentation est grande de saisir la première clé de lecture venue et de se rattacher aux schémas classiques. On a une ville terrorisée par un marginal, élément indépendant et perturbateur qui sert de révélateur au sein d'une société en pleine crise, on appellera ça le schéma "M Le Maudit". L'ado perturbée est inévitablement fascinée par cette figure mystique et menaçante, la peur de mourir s'ajoute à la peur de gagner pour le candidat (syndrome du type qui se demande au fond ce qu'il fout là mis en évidence par son détachement vis à vis de ses collaborateurs, sa relation avec sa famille, son envie de marcher seul et à ses risques et périls ou encore son intérêt pour la jeune fille paralysée), Bosik trouve une excuse pour donner un sens à sa vie et l'américain... se révèle être un gros gamin perdu, capricieux et dangereux. Quand à la fin la fumée se répand dans la ville, la fille couche avec l'employé de son père et le tue (en mode loup garou), le candidat s'esquive de la soirée en l'honneur de sa victoire, Bosik-man combat son alter ego féminin et l'américain joue du couteau sur les corps endormis. Bref chacun fait ce qu'il a envie de faire quand il échappe au regard des autres et accomplit son fantasme.

 

Et au sein de cette société complètement paumée, la seule qui rencontre véritablement le tueur, est une petite fille de 5 ans. La vérité sort de la bouche des enfants ; manque de pot, elle ne dit strictement rien.

 

John et Carter renoncèrent à cette enquête : trop volumineux ou insignifiant. Il n’avait plus la souplesse d’antan, ni l’envie. Ils se quittèrent en ayant la désagréable impression de s’être fait flouter. De toute manière, ces deux petits guignols de frères Kim méritaient tout au plus une simple amende à la loi pour infraction au code de la route, rien à avoir avec ce gros ponte de Kwak Jae-young, leur véritable ennemi.

 

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Published by Joy Means Sick & Sans Congo - dans Films Chelous
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commentaires

Joy Means Sick 17/10/2011 16:21


@ Sans Congo : je boucle l'article sur Late Autumn en ce moment même, j'y ai certainement laissé mes dernières forces, je crois que je vais être forfait pour Café Noir.

@ I.D. : et bien si jamais t'as l'occasion de leur poser la question, n'hésite pas !


I.D. 17/10/2011 16:14


Ok avec toi là-dessus Joy Mean Sick. C'est ce qui m'a aussi traversé l'esprit. J'aimerai vraiment les interroger à ce sujet.

Sans ça, Sans Congo je préfère de loin End of Animal, y a pas photo.


Sans Congo 17/10/2011 15:35


@JMS : Je viens de voir que tu avais remanié les catégories, coul cimer mec

bon si tu le sens pas Late Autumn, on peut se faire un "avis express", ça mange pas de pain, et ça nous positionne hein tmtc xoxo


Joy Means Sick 17/10/2011 15:25


Pour moi la conclusion c'est que soit il me manque une symbolique de base soit c'est gratuitement opaque.

La troisième option c'est que les réals s'écartent volontairement des schémas classiques du récit et tentent de creuser une voie artistique plus abstraite dans le cinéma. Le hic c'est que même au
niveau du ressenti, y a pas grand chose à se foutre sous la dent.


Sans Congo 17/10/2011 14:48


lol "Anti-gas skin for the dummies"
en fait plus le temps passe plus je me dis que je n'ai pas aimé en fait, tant pis si je passe pour en un gros con
parce que fondamentalement, au-delà du manque de clarté, j'ai l'impression qu'il manque carrément des étapes dans le discours : le film est soit trop court, soit trop long, mais en l'état il
ressemble à un truc inachevé

tout le contraire de End of Animal, que je trouve désormais vraiment génial. Parole d'homme libre.