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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 14:56

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1996, A Petal, Jang Sun-woo. Pendant que certains bavent sur la frappe de Pavel Nedved dans les stades anglais, Jang Sun-woo, à l’autre bout du monde, balance une bastos qui ira se loger directement dans le crâne de l’Histoire officielle et de ses ramifications douteuses : l’unité de la Nation, le consensus nécessaire, l’armée irréprochable, le service du citoyen. A Petal est un film qui tourne autour du contexte du soulèvement de Gwangju, déclenché le 18 mai 1980 : une sorte préquelle au pilonnage de Misrata, une trentaine d’années plus tard, avec le charme suranné de la Guerre froide en sus, ce que notre triste époque n’a plus. Impossible donc de parler du film sans resituer le cadre de l’action. Le 26 octobre 1979, le président Park Chung-hee est assassiné par le chef des services de renseignement sudco, Kim Jae-kyu (pour un revival de l’évènement dans des décors pâte de bois : The President’s Last Bang, d’Im Sang-soo). Comme il fallait s’y attendre après une carrière de plomb de 18 ans, cet assassinat a permis à un certain nombre de personnes (étudiants, syndicats, etc. : toujours les mêmes, quelle plaie) de souffler un bon coup et, profitant de la fin brutale du régime autoritaire, de pousser la gueulante. Manque de peau, l’histoire se répète deux fois : une fois comme une tragédie, l’autre fois comme une farce. Et le général Chun Doo-hwan d’y aller de son coup d’Etat en rétablissant la loi martiale. Le soulèvement de Gwangju était une réponse à ce serrage du boulon. Pour en finir avec l’extra-filmique, 1996 c’est aussi l’année où Chun Doo-hwan est condamné à la prison à vie, entre autres pour son implication durant son soulèvement. La farce on vous dit…

 

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Deux animaux sauvages se rencontrent. Elle le suit, il l’a repousse, la nature parle et ils s’apprivoisent, violemment. En eux, autour d’eux, l’Histoire est en marche et cette grande dame laisse cadavres et blessés sur le bord de la route. Cette route, un groupe d’amis la remonte à la recherche de la jeune disparue. Trois temps se mêlent et se confondent dans ce film, dans cette histoire dans l’Histoire, et la temporalité devient vite relative. Il y a d’abord ces flash-backs, magnifiques images en noir et blanc aux odeurs d’archives. Parfois ils sont muets, parfois ils sont subjectifs, parfois ils sont musicaux. Il y a là deux niveaux. Les images internes, celles qui semblent tout droit sorties de l’esprit torturé de la jeune rescapée, et les images externes : la foule, l’armée, les manifestants. Deux niveaux et une même idée, reconstituer un souvenir personnel d’un évènement historique. Les images historiques se mêlent aux traumatismes personnels au point de ne plus savoir toujours les distinguer, le son et les images se mélangent, se dissocient, le cinéma est un rêve, là où la conscience rencontre l’inconscient.

 

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Côté statistiques, comme d’hab, c’est une question de conscience : la fourchette oscille entre plusieurs centaines pour la voix officielle et plusieurs milliers de morts pour les militants des droits de l’homme. Dans tous les cas, un évènement plutôt sanglant, comme dans chaque situation où on oppose la caillasse aux canons. Pour son film, Jang Sun-woo s’inspire du roman de Choe Yun, Là-bas, sans bruit, tombe un pétale et joue de la ritournelle de Shin Jung-hyun (le « Parrain du Rock » sudco), interprétée par la mythique chanteuse psychedelic garage Kim Choo-ja. La ritournelle, il n’y a rien de mieux pour inscrire une histoire, comme une incantation, au fond de l’oreille : au bout de quelques boucles, on se sent enfiler la peau d’un étudiant en sociologie du Jeollanamdo à l’aube des années 80. L’opening credits est vraiment très efficace dans son contraste entre une chanson psycho-détendue et ce qui semble être des images d’archives de la répression menée par l’armée. Tout de suite, on sent qu’il s’agira d’aller explorer sous les écumes ; il ne sera plus question de masses, de géopolitique ou de bilan humain. Ce sera un auteur contre l’Histoire. Un an auparavant, Matthieu Kassovitz employait le même procédé pour le légendaire La Haine. Des scènes d’émeutes défilaient sous le riddim proto-insurrectionnel de Burnin’ and Loothin’ de Bob Marley avec son groupe The Wailers. Même distanciation, même réduction, même microscope. L’Histoire retient des statistiques, l’histoire est faite de trajectoires chaotiques que l’œil affûté d’un ciné-chirurgien passe au scalp d’une lumière crue. L’histoire d’A Petal, c’est celle d'une jeune fille traumatisée après la mort de son frère, tué par la police, et celle de sa mère, lors du soulèvement. Sur sa ligne d’erre gisent des cadavres, de toutes sortes, des alcooliques, des violeurs, des morts, des vides ; et ses démons, forcément, parce que cette fille est comme le négatif du soulèvement de Gwangju. Le rebus, le témoin gênant.  


 

 


 


 

Le deuxième temps, c’est celui de l’histoire principale. On serait tenté de l’appeler présent d’énonciation mais cette notion n’a que peu de sens au cinéma et encore moins ici. Au fond tout est passé, ou tout est présent, enregistré sur bande, qui défile sous nos yeux, comme ces images d’archives, le discours du président, qui passe à la télévision dans cette même histoire principale. Le présent c’est peut-être bien le troisième temps, celui de la recherche de la jeune fille par les amis de son frère, ceux à qui elle chantait une chanson un jour de printemps, ceux désormais hantés par ce souvenir aigre-doux. D’ailleurs, histoire de compliquer un peu les choses, ce souvenir revient par des flash-backs récurrents, ajoutant une quatrième couche à nos trois temps. Enfin, les épisodes de ce troisième temps sont parfois accompagnés de la voix off de l’un des personnages, qui parle de cette expédition au passé avant de s’adresser finalement directement aux spectateurs sur les dernières images du film. Premiers mots au présent, Jang Sun-woo a choisi son camp. Son présent, c’est celui de la projection du film.


 

 

 

 

Bref, à l’histoire des glorieux, Jang Sun-woo nous met sous le nez l’histoire pourrie, celle qui n’est pas d’équerre, celle qui tâche. A l’unité de la nation, la désintégration d’une jeune fille. Viol, tabassage, charnier, traumatisme, mendicité et tout le toutim. Le parallélisme, à défaut d’être audacieux, était épineux. Prendre une anti-Marianne, la Cosette d’un système politique autoritaire, pour réécrire l’histoire d’un évènement qui a une certaine portée politique, c’était la porte ouverte à un puissant courant d’air de bons sentiments. Il n’en est heureusement rien. Jang Sun-woo est le quatrième mur mobile, le mur qui a des oreilles, qui retravaille les dites et redites jusqu’à saisir la quintessence d’un truc un peu incompréhensible. Entre l’histoire officielle, relayée dans le film par le biais des divers médias qu’un des protagonistes, un alcolo qui recueille la jeune fille sur le mode de l’amour vache, feint d’ignorer ; entre les témoignages parcellaires, ceux qui était au soulèvement, ceux qui n’y était pas, et ceux qui interprètent l’évènement à la lumière de ce qu’ils ont entendu, ou de ce qu’ils veulent entendre ; et ce gros sac d’ondes sonores et le témoignage, corporel, étouffant, angoissant de cette jeune adolescente, l’équation semble d’une complexité toute limpide : qui croire ? C’est là, peut-être, qu’entre en jeu le doigt d’honneur du poète. Jang Sun-woo est un virtuose. L’image est sa matière. Il donnera donc son dû à chacune des composantes de l’évènement, sans jamais – au moins en apparence – tomber dans l’escarcelle d’une des perspectives. Ce travail d’investigation autorise le réalisateur à toutes les expérimentations. Encore  - ou déjà – le mélange des genres, mais avec une autre portée. Un petit passage type film d’horreur pour illustrer un cauchemar plutôt baddant que fait la jeune fille ; ou, plus rafraîchissant, un bout du film en dessin animé aquarelle, toujours pour mettre des images sur les sensations de la jeune fille, précédant ainsi le Kill Bill de Quentin Tarantino d’une petite décennie.

 

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Puisqu’il s’agit de traumatismes, mêler ainsi les différents passés est une évidence. Ce qui l’est peut-être moins, c’est de trouver des codes qui permettent aux spectateurs de s’y retrouver sans s’encombrer de scènes ou de banc-titres explicatifs. Le noir et blanc pour les traumatismes, déréalisation de souvenirs mixés avec des images d’archives, on en déjà parlé. En ce qui concerne les deux autres niveaux du récit, ils ne sont pas si clairement séparés au début du film. Seule une différence de ton nous pousse à nous poser des questions : une histoire glauque et salace, des cadres stricts, un montage qui en un cut nous fait passer d’un coup de latte à un coup de rein, et de l’autre côté une petite musique guillerette, des cadres plus souples, des êtres lancinants qui en viennent à confondre vacances et recherches. Certes les personnages changent, mais il pourrait tout aussi bien s’agir d’un montage parallèle, deux histoires destinées à se percuter façon Inaritu. En fait, on s’en aperçoit progressivement, ce ne sera pas le cas, la faute à un mauvais timing, un décalage historique qui fait que ce groupe ne mettra jamais directement le nez sur la jeune fille, l’incarnation du traumatisme de Gwangju. D’ailleurs, le 18 mai 1980, Jang Sun-woo était… en prison, pour avoir organisé des rassemblements d’étudiants. Cet évènement majeur, il n’en a connu que les échos, avant de chercher les traces.

 

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Forcément, une petite crotte de nez aussi. Les voix officielles, relayées par la radio et la télévision. Des propos d’une actualité troublante. Le soulèvement de Gwangju est décrit comme étant le fait d’une bande de gangsters ; puis la responsabilité est portée vers les groupuscules communistes. Le rapprochement avec ce qui se passe actuellement dans le monde arabe est tellement facile à faire qu’il ne serait pas professionnel de ne pas en parler. En Tunisie, en Egypte, en Lybie, puis maintenant en Syrie, à chaque, le modus operandi a été d’une banalité accablante. D’abord la télévision d’Etat nous explique que ce sont de jeunes bandits drogués qui foutent la merde et terrorisent les gentils citoyens. Puis on agite le mouchoir vert de la menace Al Qaïda – bah oui, ce n’est pas Robert Hue, en survêtement Licra mauve, qui va défriser la tignasse de grand-mère. Enfin, on comprend que ce sont juste des gens qui en ont marre. Bref, l’histoire tombe comme une catastrophe : il s’agit d’y faire face sans utiliser d’excuses flinguées.


 

 

 

 

 

Et au milieu de tout ça, il y a la rencontre de cette jeune fille, fantôme fou de Gwangju, et d’un ouvrier alcoolique, marginal s’il en est, solitaire comme un vieux loup. Elle va vers lui alors qu’il pisse dans la rivière et commence à le suivre, le tout emballé sous des instruments à cordes traditionnels – au passage, il faudrait recueillir les stats du nombre de films sudco qui mettent à l’écran une rivière durant les cinq premières minutes. Ca l’énerve, il la défie plusieurs fois du regard, elle continue de sourire, ils s’arrêtent, il la viole et elle passe des larmes au rire. L’homme se sent plus léger mais bien plus sale, la gamine continue de le suivre à la trace, peut-être même à l’odeur, toutes les hontes de son pays et de ses habitants, elle les incarne et les ballades à travers le pays. Ensuite c’est l’histoire de deux animaux sauvages qui s’apprivoisent. Elle l’a choisi, il finit par l’accepter, une transition qui ne se fait pas sans cette sourde violence glauque que la Corée finira bien par inscrire sur son CV. La petite a peut-être bien 15 ans et ça il finit par le réaliser lorsque, poussé par l’instinct paternel, il est tenté de lui acheter des fringues. La fange colle à la peau et pour s’en débarrasser, il cogne. La morale est une affaire de société, de civilisation, et dans sa maison perdue et à l’abandon, elle ne devrait plus avoir cours. Les deux finissent même par s’attacher, elle vient dormir avec lui et il s’inquiète quand elle fait des cauchemars. Mais bon voilà, avec deux éléments chimiques aussi instables difficile d’obtenir quoique ce soit sur du long terme. Et puis on n’est pas là pour faire chialer dans les chaumières.    A Petal  est un film politique, un point de vue auquel on remplacerait bien le « t » par un « g » et une histoire que l’on magnifierait volontiers d’une majuscule, un truc qui vous redonne le goût du cinéma coréen après plusieurs mois d’absence.

 

               

                SC & JMS

 

 

Et pour la suite des évènements:

 

Quelques chansons de Kim Choo-ja et de Shin Jung-hyun

 

 

 

 

 

 

Quelques images des manifestations à Séoul et à Kwangju (très mauvaise qualité, juste s'inspire de la vibe)

 

 

 

Et comment les Américains ont perçu le phénomène (ah l'ère Reagan, la guerre des étoiles, et les derniers temps du bloc de l'est)

 

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Published by Kim Bong Park - dans Drame
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