Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 janvier 2011 6 01 /01 /janvier /2011 21:35

A Bloody Aria, Won Shin-Yeon (2006)

 

a-bloody-aria2 

 

Fiche sélective :

 

-On ne cite plus les directeurs photos, c’est l’ « emballé-désaturé » classique des thrillers sudco. Il paraît que le Final Cut Pro dans la péninsule est mis sur le filtre « thriller-ultra-racé » par défaut

 

-Tous les acteurs sont dans la place, mais gros big-up pour Lee Mun-shik ; et pour le principe, même s’il a un rôle secondaire, Oh Dal-su, peut-être le second couteau le plus aiguisé des thrillers sudco, un sorte de croisement entre Benicio del Toro et Jim Morrison, trop coul.

 

(Hommage aux Bogosses)

BA9

BA7

 

 

 

 Pour visionner le film sur Youtube :

 

 

 

On commence par de la formule incantatoire, une sorte de Notre Père cinématographique. Ciel bleu, aigle incisif, en ronde, en attente. Loubardise giratoire d’un malfrat au bord du larcin puis basculement spontanée et plongée du bec - affilé. La caméra est comme happée par le mouvement aquilin avant qu’un plan ne coupe la chute par le passage d’un train. C’est à croire que les cinéastes de la péninsule se refilent leurs astuces puisqu’on retrouvera la même ouverture, à peu de choses près, chez Kim Jee-woon dans Le Bon, la Brute et le Cinglé. Et pour la version sans aigle, c’est Peppermint Candy de Lee Chang-dong. Bref entre chics types, entre potes, on se renvoie l’ascenseur, sympa quoi.

 

Après ce bref interlude, le film s’ouvre en empruntant une voie magistrale. Route vide, Mercedes blanche grande classe, musique classique, un quinquagénaire bien sur lui au volant et une adolescente sage comme une image. Les premiers instants d’un film sont importants, donc monsieur le réalisateur soigne le style : alternance de plan larges de la route et d’inserts de l’intérieur de la voiture. C’est une espèce de mise en branle majestueuse qui actionne les leviers du « strass & paillettes » dans une sobriété toute contenue. Le would-be capitaliste de bas étage bave sur la maigre dot du CROUS et reprend les litanies des chansons de rap sur le mode « millionnaire avant trente ans », mais quelques gammes au-dessus : acheter une classe C, s’abonner au Financial Times, et retenir un balcon à l’Opéra Garnier.  

 

BA1

 

(C'est un peu ça le début du film, la voix de la poufiasse en moins)

 


 

 

Plus prosaïquement, quand on connaît la suite, on ne peut que faire le rapprochement avec Funny Games - le seul, le vrai, celui de 1997. D’ailleurs la transition sonore depuis l’aria d’eunuque à la k-pop éculée n’est pas sans rappeler le douloureux hard-rock (autrichien ?) qui pilonne les premiers instants du film de Michael Haneke. Tout ça pour dire que ça à l’air séduisant et intelligent. Tiens, un policier zélé qui arrête la caisse qui vient de griller un feu rouge. Un personnage bizarre qui introduit la discorde dans cette pax romana de patriciens. Un policier (l’acteur Han Suk-kyu : retenez bien son nom) qui n’est pas corrompu et qui fait normalement son boulot. Vraiment chelou ce type, qu’on retrouvera à la fin du film – le cinéma sudco aime la douce géométrie hellène malgré ses bras ouverts au tumulte baroque, sur ce point voir Secret Reunion. Bref, cette longue introduction était nécessaire parce qu’elle symbolise un « âge d’or » du film qu’on ne retrouvera plus. Prochaine étape : âge de bronze, ou l’insoutenable suspension.

 

BA2 

 

On aura compris que Bloody Aria schématise le drame de la thermodynamique, son deuxième principe notamment, celui du mouvement inéluctable vers le désordre. L’entropie se propage lentement mais sûrement pour foutre son petit désordre dans le film, après avoir tenu en respect, de part et d’autre, la Dikè et l’Hubris. Il ne s’agit pas de radoter mais enfin quand même, il faut garder à l’esprit que le thriller sudco aime jouer selon la séquence ordre-désordre-ordre, abstraction faite du bien et du mal. D’ailleurs, la voiture du professeur est la mesure-étalon du film. Elle se dégradera à mesure que le film se barrera en cacahuète. Le blanc c’est forcément bien vu puisque ça implique une forme immaculée. Le professeur de chant, bon chic bon genre de mec qui donne des interviews sur Radio classique, marque une halte au bord d’une rivière – le cadre du film- et essaye de coincer sa pépé sur un remake de la Flûte enchantée. A l’intérieur, il essayera de se faire la jeune ado, qui s’avère être une de ses étudiantes.

 

(Papageno und Papagena für Leben, sisi)

D’abord stoïque face à l’ardeur tortuegénialesque de ce ténor lubrique, elle panique complètement lorsque Pavarotti passe en mode violeur en lui pleurant au nez qu’elle est encore vierge  – oui le lien entre la voiture et l’étudiante est tellement grossier qu’on se gardera bien de l’établir, même si ça ferait une couverture chargée d’érotisme suspect pour Tunning & Bitches. On choisit quand même bien nos films, parce qu’après Incohérence, le rapport professeur-étudiante est réutilisé, même si ce n’est pas le sujet central du film. D’ailleurs, au-delà d’Incohérence, Save the Green Planet c’était bien vu aussi puisqu’il sera notamment question de torture dans A Bloody Aria. Bref, Papageno tout feu tout flamme tente quelques léchouilles sur une Papagena inévitablement crispée. La confusion des sentiments qui s’ensuit provoque la séparation du couple. La zone est irrémédiablement « contaminée » par l’agression. L’infraction est souvent ancrée dans un plan sous-jacent dans les thrillers sudco : il est presque toujours question dans ces cas d’un espace qui devient « malade ». D’ailleurs, la succession des évènements ne donne pas tort puisqu’on assiste à l’arrivée des affreux. Et là : bam. 

 

BA3 

 

Pour lire une étude très sérieuse documentée du viol au cinéma, nous vous conseillons de faire un tour sur le blog Drink Cold:

-pour le cinéma japonais : cliquez ici (bande de pervers)

-pour le cinéma de Hong-Kong : cliquez ici (...quand même)

 

Exit le dandysme maniéré et urbain, la bande de fripouille qui rapplique est : moche, sale, violente. Bref une entrée à la Mad max dans ce microcosme tolstoïen. Ce qui se déroule par la suite, sans surprise, c’est la violence. Donc inutile de s’endormir dessus. On sait que la Corée du sud a une longueur d’avance sur le sujet. Il y a des moments franchement crispants dans le film, justement parce que la violence est retenue. En fait, ce qui fait peur, ce n’est pas l’horreur ; c’est l’attente de l’horreur. Le film est comme suspendu, le lien avec la musique est alors bienvenu. C’est de l’angoisse face au vide. La bande des quatre fait bader en la personne de son chef, un gars qui a l’air complètement normal. Comme on l’avait déjà fait remarquer pour The man from nowhere de Lee Jeong-beom, les méchants les plus flippants sont paradoxalement ceux qui ont l’air les plus sympas. Quand on connaît la boucherie finale et qu’on constate la relative cordialité des échanges, il y a largement moyen de chialer sur l’injustice du monde (cf. notamment la Maison des 1000 morts, de Rob Zombie).

 

BA4 

BA6

 

 C’est à ce moment là que se joue toute la tension. Objectivement, il ne se passe rien ; par la mise en scène, on redoute le pire. Exemple anodin qui ne vaut que par sa subjectivité : on a pu se demander s’ils ne mangeaient pas un être humain pendant la séquence du barbecue. L’arrivée des « méchants » a aussi le malencontreux effet de démultiplier les ardeurs sur la proie féminine. C’est ainsi que In-jeong (la jeune femme) devient intercesseur de la violence. Elle en marque le tempo, elle en est l’origine, elle lui donne un prétexte. Le chef de la bande des quatre prend la mouche lorsqu’elle lui avoue qu’elle ne veut pas qu’il la raccompagne ; un jeune homme pris en otage par la même bande se fait humilier sous son regard ; celui-là même se trouve entravée dans son désir de vengeance par cette meuf. Bref il y a un jeu de va-et-vient autour d’In-jeong qui donne les clés de la suite : ce ne sera pas elle le centre du propos.  

 

BA8 

 

Ce moment de suspension est (de loin) le plus intéressant du film. Le spectateur est à la recherche de signes : à l’affût de la moindre parole, du moindre geste, il s’agit de mettre une forme sur ce sentiment d’oppression qui accable – bon ce n’est pas Shining non plus, mais quand même. Et peut-être que l’endroit dans lequel se déroule l’intrigue n’y est pas indifférent. Vierge – ce mot revient assez souvent-, vide, silencieux, neutre presque : rien de mieux pour que le délire craintif s’y propage comme de l’électricité sur un plaque de cuivre. Ce pourrait être un puéril verger façon Rousseau, si seulement il y avait des arbres. Ici, c’est plutôt roches, rocailles, poudre rocailleuse au bord d’une rivière discrète, presque stagnante. Ce pourrait être les alentours d’une usine de traitement de minéraux à deux détails près : le pont, le train qui passe. Donc à première vue, nous sommes dans un non-lieu. On aurait alors ouvert les vannes des thèses utopistes – ou contre-utopistes en l’occurrence-, genre : déploiement de violence dans un monde qui n’existe pas. Sauf que non, pas du tout. Ce tableau est sur-squatté dans le cinéma sudco. On serait presque amené à faire le constat inverse. C’est bien dans un lieu familier, chez vous, chez moi, chez Kim-Bong-Park, que se déroule l’intrigue. Donc vous avez raison d’avoir peur : on règle les comptes dans un endroit où les familles vont pique-niquer. (D’ailleurs regardez la photo et comparez avec LCD). Won Shin-Yeon, c’est un peu le vampire, la face obscure de Lee Chang-dong. D’ailleurs, allégeance oblige aux postures et mimiques allant-de-soi dans le cinéma sudco : un pique-nique est organisé entre cette bande de gai-lurons. La filiation est donc assumée, et l’histoire sera mémorielle.

 

BA10 

BA11

 

Comme souvent au pays du matin calme, A Bloody Aria fait la diff notamment par l’emploi du perspectivisme. Le film est découpé selon divers points de vue : certains sont évidents, d’autres cachés. Les exemples font florès, on peut par exemple relever le moment où deux des affreux se regroupent autour de la Merco apparemment laissée à l’abandon, alors que le professeur de chant se trouve à l’intérieur tout en étant rendu invisible par les vitres teintées de la voiture. Mais au-delà des points de vue patents et des points de vue occultes, il y a un point de vue en fond, qui gronde, un point de vue tragique qui remontera à la surface comme un gros coup de massue sur la nuque, et qui témoigne du caractère fermement organique du scénario. (ATTENTION GROS SPOILER : MIEUX VAUT FINIR LE FILM AVANT D’ALLER PLUS LOIN) Han Suk-kyu (qui joue le policier : haha vous aviez oublié !) intervient sur les lieux du crime. Il y reconnaît le jeune homme que les affreux détiennent, à l’article de la mort : il s’agit de son petit frère. Il reconnaît également le chef de la bande, Bong-yeon (Lee Mun-shik). Les deux étaient ensemble à l’école, et le second était la grosse victime du premier. Type humiliation sévère : Sancho does Asia utilise une expression heureuse pour le sujet, en considérant que le film de Won Shin-Yeon est un « bully-revenge ». Beong-yeon s’est vengé sur le frère du keuf. Pourtant, on assiste dans la scène final à un truc franchement dérangeant : une sorte de syndrome de Stockholm intertemporel. Beong-yeon se prend une rouste comme au bon vieux temps, tout en lui disant à quel point il continue de l’aimer. Bref, un truc dur et sévère, grouillant et incontrôlé : une déclaration d’amour et un fracassage de crâne. Plus grand écart tu meurs, le tout rondement mené.

 

BA12 

 

C’est une manière un peu cruelle d’achever ce film, et c’est l’amour qui trinque, cet « infini mis à la portée des caniches » (Céline, Voyage au bout de la nuit). Chez les gens de la « haute », de la mégalopole, de Séoul la toute puissante, le monde apollinien cherche à violer les pucelles et ça renifle des culottes. Dans la cambrousse, chez le peuple, la verve dionysiaque pousse l’expression d’un sentiment brut et entier au point d’une vengeance sophistiquée et d’une violence irréelle. Cherchez l’erreur. En tous cas c’est un film comme on les aime, plein d’idées. Et la photo est exceptionnelle, cela va sans dire.

 

 BA13

 

 Pour lire l'avis d'Insecte Nuisible, (presque) toujours recommandable : cliquez par là  

 


 

Partager cet article

Repost 0
Published by Kim Bong Park - dans Thriller
commenter cet article

commentaires